Contestation féministe en Iran

Étudiante dévêtue en Iran : la puissance de la mise à nu

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Étudiante dévêtue en Iran : la puissance de la mise à nu

Capture d’écran. X/@AmnestyIran

En Iran, après avoir été interpellée par les agents de sécurité de son université en raison de sa tenue « inappropriée », une jeune femme s’est mise à marcher en sous-vêtements dans les rues de Téhéran. Décryptage d’un geste fort. 



L’héroïne ne porte pas de cape, mais une brassière violette et des socquette blanches. Elle s’appellerait Ahou Daryaei et elle étudierait la littérature française en Iran. Ce samedi 2 novembre, des agents de sécurité de l’université islamique Azad lui ont demandé de porter correctement son foulard. En signe de protestation, Ahou Daryaei s’est mise à retirer ses habits et à déambuler dans les rues de Téhéran en sous-vêtements, pieds presque nus sur le bitume ensoleillé.

Sur les vidéos en partie floues filmées depuis la fenêtre d’un immeuble voisin, on la voit se faire brutalement arrêter par la police. D’après certains témoins, elle a été battue et placée dans un centre de détention et « hôpital psychiatrique ». La branche iranienne d’Amnesty International appelle à sa libération « immédiate et sans condition » et à ce qu’elle soit protégée « de la torture » et « des autres mauvais traitements ». L’organisme signale également que les « allégations de coups et de violences sexuelles contre elle lors de son arrestation » nécessiteront « des enquêtes indépendantes et impartiales ».

Force tranquille

Ce qui frappe immédiatement, quand on regarde la vidéo, c’est le calme, voire la sérénité qui semble émaner de cette jeune femme, malgré la violente répression qui l’attend et dont elle doit être consciente. Dans un premier temps, elle s’assoit sur une dalle de béton. Elle ne fait presque aucun geste. On la voit se lever et marcher lentement, les bras croisés, le regard haut et la tête bien droite.

Elle n’a pas l’air en colère, elle ne sourit pas non plus. Son visage est neutre. Les personnes autour d’elle semblent tous ostensiblement ignorer sa présence. La fin de la vidéo la montre en train de marcher sur la route, en bas de l’université. Les voitures passent très près d’elle, le monde commence à s’agiter. Elle continue d’avancer lentement, impassible et droite. En marchant dévêtue, dans les rues de Téhéran, l’étudiante témoigne de sa simple existence. Elle est une pure présence, quasi uniquement corporelle, qui ne dit et ne fait rien de spécial.

Pourtant, cette déambulation muette est bien un cri. Un grand cri qu’elle semble d’ailleurs ébaucher lorsqu’on la voit très rapidement ouvrir la bouche, comme pour chanter ou protester. Montrer sa chair, un bout de peau, n’est jamais perçu comme un acte anodin. Une femme aura beau avoir l’attitude la plus neutre et la plus impassible possible : son corps risque d’être l’objet d’un avis, d’un débat, d’une interprétation, d’une critique, d’une convoitise, voire d’une explosion de violence qui peut mener à la mort. Ce fut le cas pour Mahsa Amini, iranienne d’origine kurde morte des suites des violences policières le 16 septembre 2022 pour ne pas avoir positionné correctement son foulard.

La fin d’un mythe

Si la femme est l’objet de tant de violences, c’est parce qu’elle est n’est pas d’abord perçue comme un être humain, mais comme « un mythe », écrit Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949). Autrement dit, elle n’apparaît pas pour elle-même mais pour ce qu’elle est pour l’homme, dans son regard et selon ses envies. « Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge », énumère la philosophe. Ces mythes impulsent les règles les plus violentes et les plus liberticides. Depuis le moins d’août, le régime des taliban a interdit aux femmes afghanes de parler dans l’espace public. Depuis le 26 octobre, elles ne peuvent plus « entendre les voix des autres femmes », et donc se parler entre elles.

La marche d’Ahou Daryaei est un mouvement d’émancipation solitaire et courageux. En déambulant presque nue, cette étudiante se libère d’un seul coup de tous ces visages que l’on projette sur elle, elle s’arrache à la condition qui lui est imposée. Ainsi vient-elle briser la gangue des apparences et des « on dit » qui assaillent une femme dès lors qu’elle se contente simplement d’exister dans le monde. Elle n’apparaît plus comme un mythe, mais comme ce que Beauvoir nomme une « réalité vivante », c’est-à-dire humaine. En se mettant à nu, cette étudiante iranienne montre au monde qu’elle est un être humain, qui existe non pour autrui mais pour elle-même, non comme objet, mais comme sujet. Et qu’il en est de même pour toutes les femmes.

Icône humaniste

En quelques jours, l’image d’Ahou Daryaei s’est mise à peupler les écrans et les imaginaires du monde entier. Le cliché de cette étudiante dévêtue au beau milieu de la rue iranienne est d’autant plus puissant qu’il surgit dans un pays très marqué par une iconographie masculine, où les portraits d’Ali Khamenei, ayatollah « guide suprême d’Iran », sont affichés partout dans l’espace public, sous la coupe des préceptes imposés par les chefs religieux chiites. La lenteur de la démarche, la simplicité de ses gestes, sa posture droite et même son silence ont fait de cette étudiante la calme représentation de la contestation féministe et de la lutte contre l’oppression de toutes les femmes.

Son geste peut enfin être comparé aux grands mouvements d’occupation contestataires, comme Occupy Wall Street en 2011 au cours duquel des milliers de gens se sont assis et ont pris possession de l’espace public devant le quartier de la bourse à New York, afin de dénoncer les abus du capitalisme financier. Mais à la différence des manifestants dont le nombre faisait la force, Ahou Daryaei s’est assise toute seule, au péril de sa vie. Sa simple présence au cœur de Téhéran a été une atteinte à l’ordre patriarcal. Seule, elle a pu incarner toutes les femmes qui aspirent comme elle à la liberté. Sans mot dire, par son simple corps, elle a bousculé tout un monde. Depuis son immobilité même, elle a fait bouger les choses. Elle n’est certes pas un mythe, crée par et pour les hommes, mais elle est devenue une icône humaniste, pour toutes et tous.