La lettre du lundi

Face à la canicule, notre “étrange défaite”

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Face à la canicule, notre “étrange défaite”

Paris, le 21 juin 2026. © Arnaud Finistre/AFP

« Tiens, de l’air frais ce matin. Profitons-en car ça ne va pas durer. La semaine prochaine nous allons revenir à la normale, c’est-à-dire à l’anormal : boule de feu au-dessus de nos têtes, appartements saunas, nuits sans sommeil, décès dus à la chaleur… La lutte contre le dérèglement climatique, nous sommes en train de la perdre sans combattre. Pour citer Marc Bloch qui vient d’entrer au Panthéon, encore une étrange défaite.


La chaleur rend bête. Quand elle est là, nous ne pensons qu’à elle et devenons incapables de parler d’autre chose. Nous avons beau essayer de nous en empêcher, rien n’y fait. À la maison comme à la rédaction de Philosophie magazine, chaque “j’ai chaud” excédé donnait lieu à un point de pénalité. Mais, comme lorsque la passion nous consume, nous trouvons mille prétextes pour ne parler que de ce qui nous obsède : le débat clim’-ventilo, les meilleures méthodes pour passer la nuit (en ce qui me concerne : la serviette mouillée étendue sous le corps), le choix des vêtements les mieux adaptés… Impossible de nous libérer de cette fièvre qui dépasse les 40 °C. J’ai découvert, avec cette nouvelle canicule, une source d’abrutissement supplémentaire : on connaissait l’idéologie, les instincts, les réseaux… il faut désormais y ajouter la fonte de l’esprit. Ce n’est pas tout : la chaleur nous rend doublement bêtes, car lorsqu’elle disparaît, même pour quelques jours, nous l’oublions comme si rien ne s’était passé. C’est pourquoi il est à craindre que le climat ne soit pas au menu des prochaines présidentielles. Normal : elles se tiennent au printemps. 

Attendre que ça passe… ou que ça casse ?

Pour l’instant, un millier de décès liés à la canicule ont été recensés. Mais on n’a pas encore comptabilisé toutes les personnes, souvent âgées, mortes à leur domicile, ni mesuré les effets de l’affaiblissement de nos organismes. Nous savons tous que cela va empirer, que bientôt beaucoup d’entre nous ne pourrons plus survivre, des semaines d’affilée, dans les immeubles, les maisons, les écoles, les bureaux, sans même parler des cuisines et des chantiers. L’air sera chargé de fumées d’incendie. L’ouest de la France ne sera plus un refuge. Samedi, tous les réfrigérateurs du supermarché bourguignon où je m’étais rendu avaient disjoncté et il a fallu jeter des tonnes de nourriture. Que se passera-t-il quand, en pleine canicule, nous ouvrirons nos robinets et que l’eau ne coulera plus ? Nous serons alors peut-être, comme cela a été le cas depuis la mi-juin, livrés à nous-mêmes. Car le gouvernement a commandé 30 000 climatiseurs pour les hôpitaux… il y a deux jours. Comme la chaleur rend bête, les responsables n’en parlent pas trop avant, et quand ça arrive ils attendent que ça passe. 

Marc Bloch a été reçu au Panthéon au pic de cette canicule. Je ne pense pas qu’on doive utiliser le vocabulaire de la guerre à tout bout de champ. Mais la manière qu’a l’historien d’expliquer notre “étrange défaite” face à l’armée allemande résonne avec la débâcle – et pour certains l’exode – que nous venons de vivre durant la vague de chaleur. Selon lui, en 1940, “nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque mesure, beaucoup trop facilement laissé vaincre avant tout parce que nous pensions en retard”. Les scientifiques nous alertent depuis longtemps d’un réchauffement accéléré, mais notre univers mental est resté bloqué à l’idée que l’été il faisait chaud et que c’était au fond tout à fait normal. Jusqu’à ce que les enfants ne puissent plus aller à l’école, que les jeunes passent leurs concours en somnambules, que les hôpitaux se contentent de ventilateurs et que les habitants suffoquent sous leurs toits.

De la “sclérose mentale” à la “paresse somnolente”

La “sclérose mentale”, continue Marc Bloch, mène à un “désarroi” du commandement qui se transforme rapidement en “paresse somnolente”. Le refus des gouvernants de prendre conscience de l’urgence climatique fait écho à la cécité des responsables militaires et politiques des années 1930. Un autre motif de L’Étrange Défaite se retrouve aujourd’hui : “En un sens, on ne nous avait que trop avertis” de l’imminence de la guerre. Assez pour nous faire peur, écrit Bloch, mais pas dans les termes qu’il eût fallu pour imposer une réaction vigoureuse. Enfin, à l’idéologie pacifiste des années d’avant-guerre répond le climatoscepticisme aujourd’hui : le déni du danger n’a pas changé. 

Voir Emmanuel Macron évoquer Marc Bloch sous une température de 33 °C à 21 heures était donc parfaitement symbolique, tant le diagnostic de l’historien s’applique à notre défaite climatique. Même si la guerre à l’ancienne n’a pas disparu, nous avons toujours une crise de retard. »

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