La lettre du lundi

Ukraine : notre étrange défaite

Temps de lecture : 4 min

Ukraine : notre étrange défaite

Ukraine, le 3 février 2026. Un policier et un bénévole aident une femme âgée à monter dans un véhicule lors de l’évacuation du village de Tavriïske, situé en première ligne dans la région de Zaporijia. © Dmytro Smolienko/Sipa

« Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti le matin du 24 février 2022 en apprenant la nouvelle de la grande offensive russe sur l’Ukraine ? Je pense qu’il y a des moments qu’on n’oublie pas. Mais aujourd’hui, ce qui compte, c’est moins une date qu’une durée : cela fait quatre ans (et bien plus, en réalité) que les Ukrainiens se battent pour survivre. Et ça, qu’est-ce que ça nous fait ?

En France, notre “déni de guerre”

J’ai découvert un nouveau sondage qui montre que de moins en moins de Français approuvent la fourniture d’armes aux Ukrainiens. Les courbes sont éloquentes, et finiront bientôt par se croiser. Nous sommes également plus nombreux à refuser l’envoi de soldats (43% des sondés) qu’à soutenir cette idée (40%) – même après un cessez-le-feu. Ce n’est pas que nous soyons (re)devenus favorables à Poutine. Mais quatre ans, c’est long. Les mauvaises nouvelles affluent du monde entier. Nous aussi avons nos problèmes. Et contempler les sorcelleries d’un mage du Kremlin est plus excitant. Les médias vivent depuis des mois au rythme des fameuses négociations de paix sous l’égide américaine. Or celles-ci n’aboutiront pas. La Russie veut la défaite totale de l’Ukraine, en commençant par prendre possession de territoires qu’elle ne parvient pas à conquérir. Les Ukrainiens n’entendent pas laisser leurs compatriotes de l’est et du sud se retrouver sous la domination russe. Il suffit d’écouter les témoignages de ceux qui l’ont subie pour comprendre que leur sort est loin d’être enviable : exécutions, tortures, russification forcée. La seule option viable serait d’accentuer notre aide à ceux qui tentent de protéger l’Europe contre son principal ennemi. Mais nous préférons faire comme si rien ne s’était passé depuis la fin de la guerre froide et nous enfoncer dans ce que l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau appelle opportunément notre “déni de guerre”. 

Relativiser l’horreur… pour ne plus avoir à s’indigner

Comme beaucoup, je me suis replongé dans l’ouvrage rédigé par Marc Bloch durant la débâcle française de 1940 face à l’Allemagne. L’historien cherche à comprendre les causes de notre “étrange défaite”. La principale est sans doute la suivante : “Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque mesure, beaucoup trop facilement laissés vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard.” Bloch pense évidemment à la doctrine militaire française, héritée de la Grande Guerre, consistant à privilégier l’immobilité face à une armée qui croyait “à l’action et l’imprévu”. Mais c’est à notre état d’esprit fataliste et défaitiste qu’il attribue la principale raison de notre écrasement. Cette insouciance paresseuse, l’historien l’observait déjà durant la drôle de guerre. Dans une lettre à son fils datant du 22 septembre 1939, il admet : “J’ai parfois le sentiment d’être une limace à moitié endormie au bord d’une haie derrière laquelle il se passerait beaucoup de choses.” À refuser de regarder ce qui se tramait outre-Rhin, nous avons laissé faire. Et aujourd’hui ?

Bloch rapporte également que “Hitler, avant d’établir ses plans de combat, s’était entouré d’experts en psychologie”. Héritier des services secrets soviétiques, Vladimir Poutine sait, lui aussi, que le facteur psychologique est déterminant. C’est pourquoi, depuis quelques mois, il s’exprime moins. Il laisse gesticuler son collègue américain, se réjouit de la multiplication des crises et de la montée des mouvements qui lui sont favorables, nous menace de frappes nucléaires quand nous protestons un peu trop fort. Il observe avec bonheur notre détermination s’éroder. Je ne sais pas à quel point il est également conscient de notre capacité infinie à chercher des causes sophistiquées à des phénomènes limpides. Notre goût national du “c’est plus compliqué que ça” nous permet souvent de relativiser l’horreur pour ne plus avoir à nous en indigner. Résultat : les Ukrainiens, bien seuls, paient leur liberté et leur existence au prix de leur vie ; les Russes s’engagent au nom d’un impérialisme qu’ils jugent naturel, regardent ailleurs ou sont punis s’ils protestent ; quant à nous, nous nous demandons toujours s’il est bien raisonnable de mourir pour Dantzig. 

“À force de ne vouloir pas, on finit par ne plus pouvoir”

Dans De l’existence à l’existant (1993), Emmanuel Levinas explore ce phénomène de démoralisation. Cette “lassitude de tout et de tous” est “surtout lassitude de soi” : elle “vise l’existence même”. Elle devient cependant parfois, par sa gravité même, un “rappel d’un engagement à exister” : “Il faut faire quelque chose, il faut entreprendre et aspirer. En dépit du faux sourire du sceptique intégral […], l’obligation du contrat s’impose comme un ‘il faut’ inévitable.” Le philosophe suggère ainsi que le meilleur moyen de sortir de notre léthargie, alors que les Ukrainiens défendent leur liberté et la nôtre, est de nous remobiliser pour leur venir davantage en aide. Si ce n’est pas le cas, je crains que ce soit alors plutôt la réflexion de Sénèque (dans la 55e Lettre à Lucilius) qui finisse par s’appliquer à nous : “À force de ne vouloir pas, on finit par ne plus pouvoir.” »

➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !