Fatigo, ergo sum
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Cet article est issu du numéro 134 de Philosophie magazine « Pourquoi sommes-nous si fatigués ? », en kiosque le 24 octobre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si nous dormons de moins en moins, c’est parce que nous sommes sollicités en permanence. Si nous sommes las de tout, c’est que nous ne savons plus comment orienter nos vies. Peut-être est-il temps d’apprendre à apprécier cette fatigue, qui est le signe de notre condition humaine ?
« Crevé », « vidé », quand avez-vous prononcé ces mots pour la dernière fois ? Hier soir ? Ou ce matin ? À quoi bon s’en offusquer. Nous sommes des milliards, la quasi-totalité de la population mondiale, à nous épuiser au travail, dans les transports, dans les files d’attente, en pensant aux choses à faire, en clignant des yeux face à l’écran de notre téléphone. Mais restons un instant sur le mot, physique, brutal, presque dégradant. « Fatigue » vient du latin fatis, « fente » ou « crevasse ». Littéralement, fatigare signifie transpercer et vider totalement un animal, le « crever ». La fatigue est une torture. Elle met à mal notre patience, nous rend irritables, nous empêche de penser ou de profiter de la beauté du monde. Tant de méchancetés, de violences, de crimes auraient été évités si leurs auteurs avaient passé une bonne nuit ! Et la situation s’aggrave. D’après une étude publiée le 12 mars 2019 par Santé Publique France, le temps de sommeil des Français est passé sous la barre des 7 heures : ils dorment en semaine 6 h 42 et cette durée atteint 7 h 26 les jours de repos. Au final, ils dorment en moyenne seulement 6 h 55 par jour, soit une diminution d’environ 20 minutes par rapport à la précédente étude de 2010 – 7 h 13 par jour. Dans l’ensemble du monde développé, le temps de sommeil moyen a chuté d’une heure et demie en cinquante ans. L’insomnie, les troubles du sommeil et le syndrome de fatigue chronique (lire l’interview de Jean-Dominique de Korwin) tendent à devenir les nouveaux maux du siècle. Quant à la consommation de vitamines et de compléments alimentaires censés réduire la fatigue, elle augmente. Leur marché a crû de 6 % en 2017. Nous sommes fatigués par la vie. Et nous ne récupérons plus. Comment sommes-nous passés d’une « bonne fatigue », celle qui est presque agréable à supporter, car nous la savons suivie d’un sain repos, à une « mauvaise fatigue », qui s’incruste en nous et modifie profondément notre identité ? Il y a trois échelons d’explication.