Entretien

Georges Vigarello : “Nous sommes fatigués car nous accordons davantage d’importance à notre intériorité”

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Georges Vigarello : “Nous sommes fatigués car nous accordons davantage d’importance à notre intériorité”

Georges Vigarello en 2020. ©Hannah Assouline/Opale via Leemage

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La « fatigue » est l’un des trois sentiments dominants chez les Français, avec « l’incertitude » et « l’inquiétude », selon une enquête de la Fondation Jean-Jaurès publiée par Le Monde. Le Covid est-il le seul responsable de cette situation ? Pour l’historien Georges Vigarello, auteur d’une Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours (Seuil, 2020), il faut surtout y voir la manifestation du fait qu’on s’écoute toujours plus.

 

Comment interprétez-vous le fait que la fatigue soit l’affect du moment chez les Français ? Est-on face à une fatigue nouvelle ?

Georges Vigarello : J’ai moi-même été surpris par la domination du sentiment de fatigue dans cette enquête, qui confirme le fait que depuis un certain nombre de décennies, les individus, en accentuant leur intériorité, le sentiment qu’ils ont plus d’importance à leurs propres yeux et à ceux des autres, s’écoutent davantage. On assiste à une grande montée de cette attention à soi, aux alertes, à ce que l’on ressent. Au fond, ce sentiment de fatigue laisse transparaître de l’impouvoir, une difficulté à faire, beaucoup plus sujette à insatisfaction du fait justement d’un rapport à sa propre intériorité qui est plus aigu aujourd’hui. À quoi il faut rajouter le Covid-19, qui est venu percuter notre rapport au temps, à l’espace et aux autres – trois dimensions qui structurent l’individu et ses manières d’exister. Avec la pandémie, on a soudain eu l’impression qu’on ne disposait plus de son propre temps, de même qu’on ne pouvait plus se déplacer librement, ni entrer en relation avec les autres comme avant. C’était particulièrement le cas pendant le confinement, mais l’incertitude face à l’avenir et la perte de maîtrise sont des effets persistants de la crise. Cette difficulté à se projeter est d’ailleurs un point que souligne l’enquête de la fondation Jean-Jaurès. Les personnes qui ont acheté leur appartement et qui sont encore soumis au crédit se disent plus fatiguées que celles qui n’ont pas de remboursement. Les gens de gauche ont aussi davantage tendance à se sentir fatigués que les gens de droite. Enfin, la situation des femmes est perçue comme plus fatigante que celle des hommes, car elles sont soumises à une plus lourde « charge mentale ». Terme qui, au passage, traduit bien les nouveaux visages de la fatigue : on ne parle pas de « charge physique » !

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