Dossier / “Comment trouver le bon rythme ?”

Frédéric Worms : “Pour Félix Ravaisson, l’habitude implique des rythmes singuliers, créatifs, qui ne sont normalement pas délétères”

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Frédéric Worms : “Pour Félix Ravaisson, l’habitude implique des rythmes singuliers, créatifs, qui ne sont normalement pas délétères”

Félix Ravaisson © J.J. Henner de l'académie des Beaux-Arts, 1890.

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Cet article est issu du numéro 183 de Philosophie magazine « Comment trouver le bon rythme ? », en kiosque le 26 septembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour prolonger la thématique de notre dossier consacré au rythme, nous avons choisi de présenter des extraits préfacés par Frédéric Worms du livre De l’habitude, de Félix Ravaisson, pour qui l’habitude émane du changement et est un effet de notre subjectivité.

 

« Le projet de Félix Ravaisson est indiqué dès le titre : il est le premier à traiter “de l’habitude” pour elle-même. Pour parler comme Kant, qu’il connaît bien, il en recherche les conditions de possibilité : quelle est la condition, quel est le fondement de ce que nous prenons pour si évident, l’acquisition d’une habitude ? C’est sa question. Pour lui, ce fondement se situe dans une activité de l’esprit mais incarnée dans le corps et dans la vie. Elle est toutefois menacée par son contraire, par son résultat même, dans le cas où elle se réduirait à un mécanisme ou à une pure répétition. Ravaisson défend donc une thèse précise : il ne peut pas y avoir d’habitude sans quelqu’un qui la contracte par une activité. Il a aussi un projet plus général : fonder, sur ce phénomène singulier, toute une philosophie, qui s’inscrit dans une histoire et un contexte cruciaux, aujourd’hui oubliés.

Ravaisson n’est pas le premier philosophe à s’intéresser à l’habitude. On peut penser à David Hume avant lui, qui en fait plutôt un phénomène constituant le sujet, par répétition et association d’idées. Par exemple : le soleil se lève une fois, deux fois, trois fois, et, à force de l’observer, vous avez l’idée que le soleil se lève de façon générale tous les matins. L’habitude vient donc pour Hume de l’expérience et fonde le sujet lui-même – notre esprit en est le résultat et non l’auteur. Or, pour Ravaisson, c’est l’inverse : c’est par un acte de la volonté du sujet que l’habitude s’installe, elle est un effet de la subjectivité. Elle n’a rien d’un mécanisme sans sujet et n’est donc pas réductible à une machine. Mais elle n’est pas non plus une sorte de pur esprit indépendant de l’espace, du temps, de la vie, du corps, de son adversité interne aussi et donc de la mort. Une autre source de la réflexion sur l’habitude vient d’un spiritualisme qui part d’Aristote et voit la finalité tant dans la nature qu’en nous. Ce qui fait l’originalité de Ravaisson dans toute cette tradition de pensée, c’est qu’il tient à saisir l’habitude dans des phénomènes concrets, vitaux, qui ne sont pas condamnés à conduire à une métaphysique transcendante. C’est une philosophie originale qui se situe entre deux, et pour cette raison, entre autres, elle n’a pas trouvé une place reconnue dans la première partie du XIXe siècle. Ce n’est pas d’ailleurs par hasard si, ayant été exclu de l’Université par Victor Cousin, comme tous les grands philosophes entre 1815 et 1889, il se retrouve quant à lui au musée du Louvre !

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