Théâtre

Grand Guignol : Un peu d’humour, beaucoup d’horreur

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Grand Guignol : Un peu d’humour, beaucoup d’horreur

Les Détraquées d'Olaf et Palau © Sarah Preston

« Un peu d’humour, beaucoup d’horreur ». C’est sous l’égide de cette maxime que le théâtre du Grand Guignol a ouvert ses portes, rue Chaptal à Paris, entre 1898 et 1962. Sensations fortes et érotisme, du sang, de l’humeur et des armes : les ficelles de ce théâtre macabre sont grosses… mais bien tendues, pour nous prendre au piège. Pièces courtes et bien ficelées, dans le format de nos actuelles séries, ces morceaux de bravoure de l’épouvante jouent sur la transgression pour susciter le frisson.

Trois de ces courtes pièces écrites dans l’entre-deux-guerres, sont exhumées et montées au Théâtre 13, à Paris, jusqu’au 28 avril 2013 : L’Amant de la Morte, de Maurice Renard ; Le Baiser de sang, de Jean Aragny et Francis Neilson, et Les Détraquées, d’Olaf & Palau. Il y est respectivement question d’une sombre histoire de femme écrabouillée dans un train, d’amant hypnotiste et d’un réveil de la morte ; d’une douloureuse trépanation, de jalousie et de meurtre ; de disparition d’enfant, de folie et de perversions saphiques, enfin. L’atrocité excite.

De fait, ces dramaturges pervers – des médecins, souvent... – jouent avec notre inclination au voyeurisme et avec nos attentes : le spectateur connaît tout des tenants et des aboutissants de ces incartades effroyables. L’existence d’un cadavre dans le placard n’est plus un secret pour personne. Seul l’est le moment de sa découverte, ce moment où la pièce s’emballera jusqu’au « chaos général », mêlant érotisme et sadisme, rire et peur, dans la jouissive transgression des interdits.

« Le rire, c’est le signe de l’horreur  »

Georges Bataille

« Le rire n’est plus respectueux, mais c’est le signe de l’horreur. Le rire est l’attitude de compromis qu’adopte l’homme en présence d’un aspect qui répugne, quand cet aspect ne paraît pas grave », écrit Georges Bataille. Prohibition du meurtre, de l’inceste, perversion et sadisme, tabou de la chair… Ces interdits ont pour finalité de « rejeter la violence du cours habituel des choses », poursuit-il dans L’Érotisme. Ce bibliothécaire de jour, oiseau de nuit dévergondé le reste du temps, n’est pas sans ignorer que tout interdit suscite aussi une réaction contradictoire : à la peur de l’interdit répond le désir de transgression, ce désir qui « travaille intimement tout être humain ».

Or que montrent ces pièces sanguinolentes ? Que la transgression effective n’abolit par le désir, contrairement à ce que pensaient les Antiques, lorsqu’ils imaginaient avec la catharsis une purge des passions devant l’horreur de la tragédie. Car la dynamique de la vie verse plutôt, selon l'auteur des Larmes d'Éros, vers le « débordement par essence », où l’interdit relance infiniment le jeu de la transgression.

«Théâtralisation du désir et jouissance de la transgression»

Frédéric Jessua et Isabelle Siou l’ont bien compris eux qui, épaulés de leur bande de joyeux comédiens – notamment Élise Chièze en formidable détraquée ou morte de l'amant et Joseph Fourez en commissaire  débonnaire –, respectent dans leurs mises en scène sagaces la part d’inattendu et le rythme de ces fragments insolites du théâtre français, enfin ressuscités. Ils en grossissent les ressorts : la théâtralisation du désir (dans une veine sadienne), la jouissance de la transgression et la représentation de la peur du voyeur vu, à qui l’on tend un miroir.

Ordonnateurs de cet effroi bien programmé, Isabelle Siou et Frédéric Jessua ont la saynète facile. Qu’ils trucident, flinguent et bousillent encore quelques détraquées : ils règlent leur compte au Grand Guignol comme personne et font la part belle à cet excès, cher à Bataille. 

 

Grand Guignol. Une série théâtrale d’épouvante, cocasse et coquine
Mise en scène de Frédéric Jessua et Isabelle Siou
Avec Justine Bachelet ou Claire Guionie, Elise Chièze, Clémentine Marmey, Dominique Massat ou Isabelle Siou, Stéphanie Papanian, Julien Buchy ou Joseph Fourez, Jonathan Frajenberg ou Jonathan Hume, Frédéric Jessua et Aurelien Osinski
 
Un café philo sur le thème de la peur, en lien avec le spectacle, aura lieu le 25 avril 2013 à 19 h 30.