Entretien
Isabelle Sorente : “Nous portons tous, au fond de nous, cette peur d’être le prochain ‘chassé’”
Isabelle Sorente en 2021. © Mathieu Genon/Opale.photo
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Alors que l’on commence à prendre conscience des ravages que produit le harcèlement des enfants et des adolescents, à l’école ou sur les réseaux, l’écrivaine Isabelle Sorente, qui a été elle-même souffre-douleur en période scolaire, revient sur cette expérience. Elle en parle comme d’une véritable « chasse », qui crée chez les victimes peur et honte et qu’elles mettent du temps à pouvoir raconter.
Dans votre livre Le Complexe de la sorcière (JC Lattès, 2020 , rééd. poche Folio, Gallimard, 2021), vous vous étonnez qu’il n’y ait pas plus de témoignage en première personne d’enfants harcelés. Comment expliquez-vous cela ?
Isabelle Sorente : Hormis En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, qui évoque cette expérience du point de vue du souffre-douleur, les témoignages en littérature sont rares, en effet. Ce sont des évènements que l’on préfère cacher, par honte, mais aussi par peur que la parole soit à jamais défaillante, invalidée. On se dit : « Puisque tout le monde pensait que j’étais ridicule, ou quantité négligeable, non seulement ça peut recommencer, mais au fond, mon point de vue, ma subjectivité, ne vaut rien. »
Comment fait-on pour se libérer de cette honte d’avoir été harcelé ?
Mon expérience est que remettre ce genre d’épreuves dans une perspective initiatique, existentielle, est ce qui permet de la dépasser. Que ce vécu douloureux puisse avoir été une sorte d’initiation à la cruauté, au chaos, à l’injustice lui donne une amplitude, une profondeur qui le relie à d’autres genres d’épreuves, d’autres formes d’injustice, et donc, à d’autres vies que la nôtre. Or, c’est exactement ce qui manque à ceux qui ont un jour été chassés du groupe : le lien aux autres.
“Les expériences de souffre-douleur sont des évènements que l’on préfère cacher, par honte, mais aussi par peur que la parole soit à jamais défaillante, invalidée”
Vous n’employez jamais ce terme de “harcèlement” dans votre ouvrage. Pourquoi ce choix ?
Dans Le Complexe de la sorcière, j’évoque des souvenirs d’adolescence ; or il me semble que le mot « harcèlement » est un mot d’adultes. Les termes comme « harcèlement » ou même, dans une certaine mesure, « traumatisme » ont quelque chose de gris, de bureaucratique. Évidemment, ils ont une utilité clinique et juridique, ils permettent de poser un diagnostic ou de punir un délit. Mais le mot harcèlement ne peut donner la mesure de la violence vécue. Il ne fait pas vibrer la mémoire. Je n’avais jamais envisagé d’écrire sur mon expérience de souffre-douleur avant de m’intéresser aux chasses aux sorcières. Mais tout d’un coup, ce que je découvrais dans ces livres d’histoire résonnait avec ma mémoire d’adolescence. M’envisager comme victime de harcèlement n’aurait jamais produit ces résonances, et ne m’aurait jamais permis d’approcher, disons, une forme de vérité. Le problème de ce vocabulaire clinique, c’est qu’il enferme dans un rôle de victime. Bien qu’il n’y ait pas de honte à être victime, s’envisager uniquement comme telle, accepter qu’un diagnostic soit posé sur ce qui relève de l’initiation, revient à se priver de ses propres ressources existentielles. Je crois essentiel de s’approprier son propre récit.