Intervention
Frédéric Gros : “La honte dilate le carcan triste d’une humanité réduite à sa caricature”
Frédéric Gros en 2016. © Photo by Joël Saget/AFP
Cet article est réservé aux abonnés.
Spécialiste de Michel Foucault, le philosophe Frédéric Gros tente, au fil de ses recherches, de saisir l’ethos de nos sociétés contemporaines. C’est ainsi qu’il en est venu à travailler sur la honte, un affect majeur qui lie le sujet psychologique à la politique. Si la honte se présente comme une souffrance intime à dépasser, elle représente en outre un levier puissant de mobilisation collective. « N’ayez pas honte ! », « Il faut que la honte change de camp ! » et « Vous n’avez pas honte ? » pourraient alors bien constituer les trois slogans de notre époque. Une époque qui condamne à la culpabilité ? La honte se présente plutôt, en arrière-fond, comme une boussole morale, et la condition première pour penser une humanité meilleure.
« Après avoir travaillé sur la désobéissance, j’ai voulu me saisir de ce qui me parait être l’affect majeur dans nos sociétés démocratiques contemporaines : la honte. La honte est traversée d’une profonde ambivalence. Si elle est d’abord conçue comme une souffrance psychique, elle se présente aussi comme un moteur politique puissant, parce qu’elle contient en elle un élément de colère, une revendication de justice. La honte est, certes, un sentiment individuel, une douleur intime. Elle peut-être liée à des expériences traumatiques. Elle est alors ce poison qui mine l’existence, dont il faut s’affranchir pour pouvoir prétendre au bonheur. Cette forme irrigue la littérature contemporaine, où se succèdent les récits de sévices, d’agressions sexuelles, d’incestes, de viols, l’écriture entamant alors un processus de réparation, de thérapie, de guérison. Le livre La Familia Grande de Camille Kouchner, à l’origine de l’“affaire Duhamel”, nous en montre toute l’actualité. Cette honte, liée à des maltraitances, à des mépris, exige d’être dépassée, renversée.
Mais la honte-tristesse ne doit pas faire oublier la honte-colère, qui est un instrument de dénonciation politique. Soit le cas de la honte sociale. Si vous êtes humilié pour vos origines, moqué pour votre accent, cela peut certes provoquer une tristesse dès que cette infériorisation sociale se greffe sur une mésestime de soi et est intériorisée. Mais il se trouve aussi un élément de colère, de rage impuissante, qu’il faut faire dégager pour délivrer la dimension politique de la honte. La honte se transforme en une colère accusatrice : “Mais pour qui me prends-tu, je ne suis pas réductible à ça”, semble-t-elle nous dire. Un tel affect est très puissant – il est même, pour Marx, “un sentiment révolutionnaire”, lui qui écrivait que “si tout un peuple avait honte, il serait comme un lion prêt à bondir.”