Entretien

Frédéric Gros : “La honte est un moteur des révolutions”

Temps de lecture : 6 min

Frédéric Gros en 2019

Frédéric Gros en 2019. © Astrid Di Crollallanza/Opale/Leemage

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Et si la honte n’était pas ce sentiment de gêne qu’il faut fuir à tout prix, mais un élément déclencheur pour l’action, aussi puissant que précieux ? C’est la thèse de Frédéric Gros dans La Honte est un sentiment révolutionnaire (Albin Michel, 2021). Entretien.

 

Pourquoi un tel titre, La Honte est un sentiment révolutionnaire ?

Frédéric Gros : Parce qu’il résonne comme un paradoxe, une provocation qui nous oblige à penser. Inscrire d’emblée la honte dans une dimension collective et politique permet de ne pas la réduire à un sentiment de tristesse et de souffrance morale, à ce poison de l’âme qui tue au petit feu de la dévalorisation de soi que beaucoup ont déjà parfaitement décrit en expliquant qu’il fallait s’en débarrasser en s’en libérant par la parole. Mais la honte, c’est aussi une forme de colère qui déploie l’horizon d’un programme politique.

 

Est-ce en ce sens que ce livre mérite d’être considéré comme le prolongement de l’un de vos précédents ouvrages, Désobéir (Albin Michel, 2017), dans lequel vous vous interrogiez sur les formes de soumission au pouvoir, vous le spécialiste de Michel Foucault ?

Dans le sillage des réflexions de Hannah Arendt sur le cas Eichmann, je soutenais alors que la désobéissance comme acte courageux d’insubordination supposait avant tout une pensée critique, une reprise réflexive. Mais c’était minorer le rôle des passions dans les luttes ; or la honte, comme rage d’impuissance, indignation explosive, est un moteur des révolutions. On se bat à la fois par honte et pour ne plus avoir honte.

“Être moral, c’est avoir le sens de la honte” Frédéric Gros

 

Vous écrivez que « la honte fonctionne à l’imagination », alors qu’on la classe plus souvent au niveau d’un sens des valeurs et d’une réflexion morale…

Quand on a « honte pour quelqu’un », soit qu’il ou elle soit victime d’une humiliation publique en notre présence, soit qu’un autre se conduise au contraire de façon totalement abjecte, cela implique de se mettre à la place des autres, de se décentrer : c’est l’imagination qui nous transporte hors de nous-mêmes. Même comme sentiment de réserve, comme pudeur éthique, la honte est soutenue par ces mouvements d’imagination. On s’imagine par avance ce que les autres pourraient penser ou dire, et l’on conclut « j’aurais trop honte si... ». On se retient de faire des vilénies, de commettre des abjections parce qu’on aurait trop honte. Cette honte-là, que j’appelle « suspensive » ou « conditionnelle », a été érigée par Confucius ou Platon au rang de vertu majeure. 

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