Pour/Contre
Frédéric Gros/Pierre-Henri Tavoillot. La désobéissance civile peut-elle être légitime face à l’urgence sanitaire ?
Une œuvre du streetartist The Rebel Bear sur un mur de Glasgow (Royaume-Uni). © Crawford Jolly/Unsplash
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Formulé au XIXe siècle par le philosophe Henry David Thoreau, le principe de la désobéissance civile n’a cessé d’inspirer les luttes pour les droits civiques. Mais, aujourd’hui, cette notion peut-elle être mobilisée pour remettre en question les injonctions sanitaires ? Les philosophes Frédéric Gros et Pierre-Henri Tavoillot s’opposent et livrent leurs arguments.
“OUI. À défaut de pouvoir désobéir, nous devenons des automates”
_Frédéric Gros
« Le combat contre la pandémie oblige à une réduction drastique des libertés publiques, principalement la liberté de circulation, mais aussi le droit au rassemblement, y compris privé. Le déconfinement s’accompagnera d’obligations complémentaires : port du masque dans les transports, etc. Contrevenir à ces dispositions signifie une menace pour la santé des populations et la vie des plus fragiles. Le respect de ces mesures relève dès lors du civisme élémentaire. En conclure que toute désobéissance serait injustifiable paraît cependant disproportionné et dangereux.
L’état d’urgence sanitaire ne doit pas devenir un levier pour culpabiliser toute forme de contestation en la jugeant irresponsable – la pente est d’autant plus glissante qu’on peut aisément requalifier tout acte de désobéissance en comportement criminel. Or le sens critique ne peut être suspendu. Obéir en citoyen, c’est se donner des raisons d’obéir. Se donner des raisons d’obéir, c’est se trouver des raisons de désobéir. Autrement, comme l’écrivait Thoreau dans son opuscule sur la résistance civile, nous devenons des “automates”.
“Que des bénévoles brisent la distanciation sociale pour assister des SDF ne me paraît pas scandaleux”
Frédéric Gros
J’entends ici et là dire qu’il sera toujours temps après. Mais cet après est par trop indéfini. La bataille contre le virus ouvre une temporalité sans délai dans laquelle les dirigeants politiques devront se tenir sous l’horizon des nécessités médicales, jusqu’à la découverte d’un vaccin. La possibilité de désobéir peut dès lors d’autant moins être a priori disqualifiée qu’on se trouve, avec cette crise, au début d’une histoire longue dans laquelle cette nécessité médicale risque de devenir l’unique source de légitimation politique. Certes, on imagine mal comment des actions concertées et concrètes de désobéissance civile (marches de protestation collectives pacifiques) pourraient raisonnablement avoir lieu. Mais la désobéissance politique tient aussi dans la vigilance et le refus d’avaler des couleuvres (création d’un fichier, sans leur consentement, des malades du Covid-19 ou susceptibles de l’être). Elle peut consister à rappeler d’autres nécessités tout aussi pressantes : sociales, relationnelles, amoureuses… Que des désobéissances ponctuelles et raisonnables se produisent ne me paraît pas scandaleux, qu’il s’agisse de bénévoles brisant la distanciation sociale pour assister des SDF ou de jeunes amoureux se retrouvant pour une promenade.