Entretien

Omri Boehm. Désobéir et préserver la dignité

Temps de lecture : 8 min

Omri Boehm. Désobéir et préserver la dignité

En mars 2023, des manifestants brandissent le drapeau israélien et une banderole sur laquelle on peut lire "il est obligatoire de résister" lors d'une manifestation à Jérusalem contre un plan gouvernemental visant à réformer le système judiciaire. ©Sopa Images/Sipa

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Cet article est issu du Hors-série n°60 de Philosophie magazine « Emmanuel Kant », en kiosque le 08 février 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le philosophe israélien Omri Boehm demande s’il est légitime, dans une optique kantienne, de désobéir à la loi au nom de l’objection de conscience : question brûlante concernant le service militaire en Cisjordanie. De quoi présenter le philosophe allemand comme un anarchiste, ou presque...

 

Comment avez-vous découvert Kant ?

Lorsque j’étais adolescent, au lycée, j’ai écrit une interprétation du sacrifice d’Isaac (Genèse 22), l’histoire dans laquelle Dieu ordonne à Abraham de sacrifier son seul « fils bien-aimé » – et par laquelle la relation entre le monothéisme, la foi, la moralité et l’obéissance est mise à l’épreuve. J’ai commencé à me documenter sur Kant et j’ai lu qu’il avait lui-même considéré qu’Abraham aurait dû désobéir à Dieu. Ma propre interprétation du texte suggérait qu’Abraham avait en fait désobéi... j’ai ressenti une affinité.

 

Et après l’avoir lu ? L’image de Kant dans l’opinion publique est souvent celle du bon bourgeois allemand sec, ennuyeux et obsédé par les règles et les devoirs. Était-ce ainsi que vous le ressentiez ?

Je n’ai jamais eu cette impression. Peut-être parce que n’étant pas allemand, je n’ai pas cette peur très allemande d’être un petit-bourgeois [Spießer en allemand]. Et comme je vous le disais, ma première lecture de Kant a porté sur ce thème du sacrifice où il plaide en faveur de la désobéissance – ce que très peu de penseurs, voire aucun, n’avaient fait jusque-là. L’autre grand philosophe qui a écrit sur le sacrifice d’Isaac est Kierkegaard, le philosophe de l’« absurde », qui célèbre l’obéissance d’Abraham, alors que Kant, le rationnel, va à l’encontre de l’obéissance. Sans vouloir minimiser l’admiration que je porte à Kierkegaard, je pense qu’il y a là quelque chose de fondamental : la seule façon de ne pas être contrôlé de l’extérieur, c’est d’être rationnel. Si la raison ne souscrit pas à ses propres règles, elle doit souscrire à celles qui lui sont imposées de l’extérieur.
 

Que signifie « être rationnel », pour Kant ?

Il existe de nombreuses réponses techniques que je vous épargne. Plus fondamentalement, je pense qu’être rationnel, c’est être libre, et être libre se comprend avec l’idée d’autonomie – nous agissons et pensons selon des principes, mais des principes que la raison se donne à elle-même. Agir (et penser, c’est agir !) rationnellement est possible si et seulement si cette autoprescription de principes est possible. Le grand constat de Kant, c’est qu’il ne peut y avoir d’autorité, par opposition au pouvoir, que si la raison est capable de se donner ses propres règles. Cela ne signifie pas que je peux faire tout ce que je veux ni que ma volonté détermine ce qui est bon, mais plutôt que je ne peux vouloir librement que ce que la raison s’est prescrit à elle-même – ce qui était exigé par l’impératif catégorique : agir par désir, c’est être déterminé par l’objet du désir, c’est précisément ne pas être libre. Grâce à cette prise de conscience, toutes les autorités externes sont rejetées. L’autorité externe et l’autonomie s’excluent en quelque sorte mutuellement. L’idée qu’il existe un impératif catégorique qui procède de ma liberté signifie que toutes les lois extérieures ne sont pas des impératifs catégoriques et que, même s’il y a des raisons de les suivre, je ne dois jamais leur obéir – leur autorité est niée. Cela fait quasiment un anarchiste de ce prétendu petit-bourgeois prussien.

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