Édito

Hegel et les guilis. L’édito d’Alexandre Lacroix

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Hegel et les guilis. L’édito d’Alexandre Lacroix

©Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine « Comment se changer les idées ? », en kiosque le 28 mai 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les idées, ça ne marche pas comme les chatouilles. C’est même l’inverse.

Je ne sais pas si vous avez essayé, je me doute bien que oui, mais une chose est certaine, il s’agit même d’une certitude immédiate, dirait Hegel : on ne peut pas se faire des chatouilles à soi-même. Parce qu’on sait à l’avance où les doigts vont appuyer, avec quelle force – et la prédictibilité du geste lui ôte tout pouvoir hilarant. Pour être chatouillé, il est indispensable de bénéficier de la médiation de l’Autre, il nous faut un esclave expert en guilis (si c’est un maître, ce n’est plus tout à fait un jeu, mais c’est un autre problème !).

Eh bien, dans le domaine des idées, c’est exactement le contraire : il est pratiquement impossible de changer les idées de quelqu’un d’autre. Tentez la chose avec un enfant, ou un conjoint qui boude : vous verrez, vous ne parviendrez pas, malgré tous vos efforts, à leur rendre leur bonne humeur. S’ils ont décidé de s’enliser dans leur maussaderie, vos pitreries n’auront aucun effet sur eux. Et vous-même, je suis convaincu que vous vous raidissez et vous emmurez en votre forteresse intérieure sitôt qu’un esclave ou un maître (cette fois, cela revient au même) s’est mis en tête de vous changer les idées. « Ne tire pas cette tronche ! » « Viens faire un tour dehors ! » « Tu prendras bien un petit remontant ? » Aucun de ces appels ne saurait secouer votre torpeur et votre mélancolie. Pourquoi donc ? Je l’interprète ainsi : pour que mes idées varient, le premier mouvement doit provenir de l’intérieur. Je ne m’amuserais pas sans mon accord express – si tel est mon caprice, je ferai la moue dans une fête foraine ou devant une comédie avec Jean Dujardin.  

Et c’est là que la référence à Hegel n’est pas seulement décorative mais utile. Le philosophe a bien vu que notre conscience fonctionnait comme une espèce de « plaque tournante », dont le moteur n’est autre que la vie en nous – c’est le sens même de sa dialectique. Un passage de la Phénoménologie de l’esprit (1807), dont la lecture ne ressemble pas du tout à une séance de guilis, même poussée, est justement consacré à la « conscience de soi comme désir de l’autre conscience de soi ». Imaginez que vous êtes comme moi en ce moment, assis devant votre ordinateur, avec une tasse de café sur votre droite et le bouquin de Hegel ouvert à gauche, dans la traduction de Bernard Bourgeois, un bon médiateur avec l’Allemand, à la page 197. Cet ordinateur, ce café, ce livre appartiennent à votre champ de perception, ce sont les objets qui sont présents à votre conscience, qui subsistent. Mais pour mettre vos idées en branle, il va falloir les oublier, donc nier leur existence. Vous allez faire comme s’il ne subsistait plus rien d’eux. À l’image du marcheur qui bascule pour se mettre en mouvement, vous allez passer par un plongeon dans le vide, durant lequel il n’y aura plus dans votre conscience que l’essence négative de ces objets. Ce vide n’est pas anecdotique, il est négation universelle. Comme il n’est pas composé, il est simple. Et vous allez le franchir pour que votre conscience accède à un état autre. Ce qui pousse votre conscience à faire ce saut, c’est le désir. Et c’est ainsi qu’on se change les idées. Mais c’est aussi comme ça que, fait remarquable, cette phrase tirée de la Phéno (maintenant vous êtes intimes, les chatouilles vont pouvoir commencer) devrait vous paraître limpide :

« Le Moi simple n’est ce genre ou l’universel simple pour lequel les différences n’en sont pas qu’en tant qu’il est l’essence négative des moments configurés subsistants-par-soi ; et, de ce fait, la conscience de soi n’est certaine d’elle-même que par la suppression de cet Autre qui se présente à elle comme une vie subsistante-par-soi ; elle est désir. »