La lettre du vendredi

IA et journalisme : la fin des marronniers... et des haricots ?

Temps de lecture : 3 min

IA et journalisme : la fin des marronniers... et des haricots ?

© Nicky/Pixabay

« “Il y a des décennies où rien ne se passe, et des semaines où des décennies se produisent”, disait Lénine. Depuis le sommet sur l’IA à Paris, début février, j’ai le sentiment de vivre l’une de ces semaines. Alors que l’intelligence artificielle était pour moi un objet de débat théorique, elle s’est invitée d’un coup dans mon quotidien : des confrères m’ont invitée à travailler avec elle. Mais ChatGPT est-il vraiment l’avenir du journalisme ?

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Ma tête s’est quelque peu mise à tourner en épluchant ce document : “L’INA réalise la première cartographie des enjeux et usages de l’IA pour le journalisme”. Un panorama destiné aux journalistes pour les aider à faire face à une énième révolution numérique venue chambouler leurs pratiques. Je découvre que l’IA est déjà entrée dans les mœurs du métier, à bas bruit : avec elle, on découpe des textes, on change des titres, on construit des bases de données. Je lis : “Les assistants d’IA générative peuvent constituer des aides précieuses à la conception éditoriale, qu’il s’agisse de construire des angles journalistiques inédits ou de concevoir de nouveaux formats narratifs. Mais aussi proposer une analyse conceptuelle des sujets permettant de mieux identifier toutes les nuances possibles de points de vue.”

Fichtre. Bien au chaud chez Philosophie magazine, rédaction qui n’a pas jugé urgent de laisser les robots cogiter à sa place, je croyais que la profession hésitait encore à utiliser l’IA, par peur de se faire voler la vedette. J’apprends sur LinkedIn que tout le monde s’y est mis : le New York Times, Libération, des newsletters... Un peu plus tard, tentant spinozistement de comprendre sans juger, j’écoute un confrère raconter comment l’IA l’a sauvé des “marronniers”, ces sujets récurrents barbants à traiter (la rentrée des classes, les premiers rhumes, etc.). La machine recycle les mots à sa place. Je connais les marronniers, je suis contrainte d’abonder dans son sens. Le document indiquait : “L’ambivalence à l’égard de l’IA guette toute la profession.” J’en conviens, tout n’est pas à jeter.

“L’ambivalence” est bien le mot-clé. Il m’a rappelé “l’ambivalence irrépressible” de la technique évoquée par Jacques Ellul dans ses textes critiques, publiés dès les années 1950. “Le développement de la technique n’est ni bon, ni mauvais, ni neutre, mais il est fait d’un mélange complexe d’éléments positifs et négatifs”, écrit-il dans Le Bluff technologique (1988). On ne peut pas, selon lui, décider d’avoir un usage juste vertueux d’une technique, car elle modifie tout en émergeant : le monde, les idées, nous-mêmes. “Nous ne sommes pas un sujet au milieu d’objets sur lesquels nous pourrions librement décider de notre conduite.” Plus l’humain s’entoure d’objets techniques, plus il modifie son milieu, plus il perd en indépendance et en liberté de choix.

En résolvant des problèmes, la technique en crée toujours de nouveaux, et toujours plus difficiles à résoudre. “Plus il y a de progrès, plus la relation du ’bon’ et du ’mauvais’ est inextricable, plus le choix devient impossible, et plus la situation est tendue, c’est-à-dire moins nous pouvons échapper aux effets ambivalents du système.” Jacques Ellul a une jolie formule pour expliquer ce qui manque dans l’évolution technique, à savoir une finalité : “Le progrès technique est sans étoile.” Il ne sait pas où il va. Les évolutions se font parce qu’elles peuvent se faire, voilà tout. Et charge aux personnes de s’adapter à elles. Avec l’IA, les journalistes ne sont pas les seuls concernés, bien sûr. Tous les travailleurs sont, de près ou de loin, sommés de cheminer “sans étoile”.

Alors, “que faire ?”, pour citer à nouveau Lénine. Jacques Ellul n’est pas très optimiste ! “L’homme est placé devant un choix exclusif, utiliser la technique comme elle doit l’être selon les règles techniques, ou ne pas l’utiliser du tout” (La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954). Cette mise en garde peut valoir pour l’IA journalistique. En voulant se délester des tâches ingrates, les professionnels risquent de délaisser beaucoup plus à travers l’IA : d’abord les marronniers… puis les nouvelles du jour, les critiques, les enquêtes, etc. Des savoir-faire précieux, nourris d’habitudes, de transmissions informelles entre collègues et de confiance avec le public, risquent de disparaître. Au moins, nous sommes prévenus : la fin des marronniers pourrait bien être synonyme, à terme, de la fin des haricots. »