Technologie
L’intelligence artificielle est-elle “communiste” ? La “doctrine Peter Thiel” à la loupe
Peter Thiel en 2016. © Andrew White/The New York Times/Redux/Réa
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« Le crypto est libertarien, l’intelligence artificielle [IA] est communiste » : telle est la philosophie, binaire, à la racine de la compréhension du numérique de Peter Thiel, milliardaire de la “tech”, fondateur de PayPal, dont la première biographie est récemment parue aux États-Unis. Que recouvre cette opposition ? Et les choses sont-elles vraiment aussi tranchées ? Analyse.
Pour comprendre la formule de Peter Thiel, il faut d’abord décrypter ce qu’elle sous-entend. Ce que scénarise le magnat de la « tech » avec les mots « libertarien » et « communiste », c’est un clivage classique entre une approche interventionniste du politique, qui dériverait forcément vers une forme de totalitarisme (la peur viscérale du communisme aux États-Unis…), et une approche inverse, absolument non étatique. Lénine contre Ayn Rand, en quelque sorte. Comment interpréter, dans ce cadre, la tension entre intelligence artificielle et cryptomonnaie, qui correspondrait à cette opposition philosophique ? Dans les faits, n’en déplaise au patron de PayPal, ce partage binaire n’est pas aussi simple. Voici pourquoi.
L’usage totalitaire de l’IA : l’exemple de la Chine
Du potentiel étatisme totalitaire de l’intelligence artificielle, le monde contemporain donne un exemple particulièrement frappant : la Chine (qui s’inscrit parfaitement dans le cadre de réflexion de Thiel, puisqu’elle est politiquement communiste). C’est exactement ce que décrypte l’essayiste allemand Kai Strittmatter dans son livre Dictature 2.0 : « Au début de l’année 2017, le Parti communiste chinois annonçait qu’il voulait rattraper son retard sur les États-Unis en la matière d’ici 2025. Ce ne sont pas des mots en l’air. Aucun autre pays ne s’est lancé dans le développement des big data avec une détermination aussi assumée. » L’intelligence artificielle, par sa capacité considérable de traitement de données, permet en effet le développement de dispositifs centralisés de surveillance et de contrôle inédit, dont l’État chinois tire grandement profit pour accroître son emprise jusque dans les moindres recoins de la vie privée. Elle permet d’englober la complexité de la réalité sociale dans un esprit unique pour mieux la dominer.
La dérive “communiste” des Gafam : le contrôle centralisé
Le cas chinois est évidemment frappant. Mais l’on pourrait rétorquer que, dans le monde actuel, le plus grand danger pour les usagers occidentaux – ceux qui ont rendu Peter Thiel milliardaire – ne provient pas des États mais, au contraire, des entreprises. Et en particulier des Gafam, qui étendent leur domination mondiale à grand renfort d’intelligence artificielle. C’est ce que dénonce, notamment, l’essayiste Shoshana Zuboff dans son essai L’Âge du capitalisme de surveillance : « La surveillance ciblée est apparue avec la publicité, mais ce n’en est pas le seul usage. Tout acteur cherchant à influencer nos comportements peut s’en servir, comme on l’a vu avec le scandale Facebook-Cambridge Analytica, qui a révélé la capacité d’utiliser le dispositif pour infléchir l’opinion du citoyen. […] Ce tournant a fait pivoter le système du savoir vers le pouvoir : on pouvait alors ajuster, enrôler et modifier les comportements afin que les prédictions aient une plus grande fiabilité. »