La lettre du mardi

Iran : un peuple peut-il vraiment se libérer tout seul d’une dictature ?

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Iran : un peuple peut-il vraiment se libérer tout seul d’une dictature ?

Téhéran (Iran), le 3 mars 2026. Les forces de sécurité iraniennes montent la garde près d’un portrait de l’ayatollah Ali Khamenei, tué par une frappe le 28 février 2026. © Nahal Farzaneh/UPI/Shutterstock/Sipa

« “Moi non plus, je n’aime pas Donald Trump. Mais est-ce qu’un peuple peut vraiment se libérer tout seul d’une dictature, sans intervention extérieure ?” Cette question, que m’a posée un ami alors que nous débattions de la guerre en Iran, pourrait sembler arrogante, imprégnée de néocolonialisme. Est-elle pour autant dénuée de pertinence ?

Il se trouve que cette question m’a été posée par un ami allemand. Quelqu’un qui sait que son pays, sans l’arrivée des troupes soviétiques, aurait pu rester des années – voire mille ans, selon les plans du Führer – sous le joug du régime nazi. Et que ce sont ces mêmes Russes qui, sous l’impulsion de Gorbatchev, ont permis, des décennies plus tard, que l’Allemagne de l’Est soit libérée de la dictature communiste. Son questionnement, en réalité, était nourri par une forme de modestie face à l’histoire : nous, Allemands, n’aurions jamais pu nous libérer seuls ; comment oser exiger des Iraniens qu’ils y parviennent ? J’ai eu beau lui opposer l’exemple de la Révolution française, il y tenait mordicus : un régime oppressif se maintient coûte que coûte, quitte à décimer ses opposants, et ne peut être délogé que si une puissance extérieure l’y contraint.

Des philosophes timides

“Vous en pensez quoi, vous les philosophes ?”, m’a-t-il demandé. Il va sans dire que les penseurs classiques ne sont pas de grands adeptes de l’ingérence. “Aucun État ne doit s’immiscer de force dans la constitution et le gouvernement d’un autre État”, pose Emmanuel Kant comme principe pour sa Paix perpétuelle (1795). Au XXe siècle, les philosophes apprennent à se méfier de l’impérialisme occidental et de sa manie de vouloir imposer son modèle politique sur toute la surface du globe. C’est justement cette idée qui conduit Michel Foucault, envoyé à Téhéran par le journal Corriere della Sera pour couvrir les émeutes de 1978, à accueillir avec une certaine bienveillance la révolution islamiste incarnée par l’ayatollah Khomeini.

Le philosophe voit dans ce mouvement de révolte contre le régime du chah l’expression d’une forme de spiritualité politique, qui avait pour particularité d’échapper aux schémas européens. Enfin, une révolution spontanée, “couleur locale”, loin des antiennes du marxisme et du libéralisme ! L’enthousiasme est sincère, la naïveté troublante. Il s’agit, écrit Foucault dans Le Nouvel Observateur, d’“introduire dans la vie politique une dimension spirituelle : faire que cette vie politique ne soit pas, comme toujours, l’obstacle de la spiritualité mais son réceptacle, son occasion, son ferment”. Le penseur ne croyait pas à la mise en place d’un véritable “gouvernement islamique”, le chiisme étant, insistait-il, un courant marqué par son rejet de la hiérarchie et du légalisme. Les Iraniens apprécieront l’erreur de jugement (que Foucault reconnaîtra partiellement, mais trop tard), eux qui subissent depuis plus d’un demi-siècle la brutale dictature des mollahs.

Libération ou liberté ?

Et aujourd’hui ? À la question de savoir s’ils acceptent une intervention des États-Unis et d’Israël pour être délivrés du régime islamiste, nombre d’Iraniens répondent par l’affirmative. “Ils sont en train de se faire massacrer. Ils disent que même si le diable en personne venait les aider, ils lui baiseraient les mains”, affirmait dans nos pages la sociologue iranienne Mahnaz Shirali en janvier dernier. De là à espérer que Trump et Netanyahou apportent la démocratie sur un plateau dans un pays harassé par des décennies de répression politique ? Ce serait oublier que si la libération est “une condition de la liberté”, comme le pointe Hannah Arendt, “la liberté n’est en aucun cas une conséquence nécessaire de la libération” (La Liberté d’être libre, posth., 2017). Aujourd’hui, personne ne peut affirmer avec certitude ce qui attend les Iraniens : un simple remaniement du gouvernement, avec à sa tête un dirigeant plus à même de servir les intérêts américains, comme au Venezuela ? Un retour à la monarchie, sous l’autorité de l’héritier du chah, Reza Pahlavi, qui se voit en homme providentiel malgré la méfiance qu’il suscite ?

Reste enfin à saisir, quand bien même les forces étrangères seraient disposées à mettre en place un processus démocratique, ce que veulent exactement les Iraniens. Comme le rappelle Arendt, “il est difficile de dire où finit le désir de libération, celui d’être délivré de l’oppression, et où commence le désir de liberté, celui de vivre une vie politique”. La question se posait déjà en 1979, où la libération rêvée par les révolutionnaires avait débouché sur l’instauration d’une dictature. Elle se pose aujourd’hui encore. »

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