Entretien
Isabelle Alfandary : “L’affaire Mazan, comme Metoo, pose la question de ce qu’est une agression sexuelle”
Gisèle Pelicot sort du palais de justice d'Avignon, le 19 décembre 2024. ©Lewis Joly/AP Photo/Sipa
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Alors que le procès Mazan a révélé, après Metoo, l’ampleur et la gravité des violences sexuelles, la psychanalyste et philosophe Isabelle Alfandary publie un essai passionnant Le Scandale de la séduction (PUF) où elle interroge le silence des psychanalystes sur ces questions pourtant au cœur de la naissance de leur discipline. Elle s’en explique dans un entretien où il est question de Freud, du crime sexuel mais aussi de l’ambivalence de nos histoires amoureuses.
Votre livre est né d’un étonnement face au silence des psychanalystes devant le phénomène Metoo. Alors que la libération de la parole et les violences sexuelles sont au cœur de leur métier, pourquoi ne les a-t-on pas entendus ?
Isabelle Alfandary : Ce silence est en effet étonnant. Mais ce n’est pas un silence d’indifférence. Quand on y regarde d’un peu plus près, on se rend compte que Metoo renvoie la psychanalyse à ses propres origines. Que se passe-t-il au départ de cette aventure ? Ceci que des femmes se rendent en grand nombre chez Freud, prennent la parole et demandent à être non seulement entendues mais crues. L’une des premières patientes de Freud le lui dit d’ailleurs assez brutalement : « Arrêtez de parler, écoutez-moi ! » À cela s’ajoute que la question de la séduction est présente dès ce moment. Ces femmes qui viennent trouver Freud avaient des symptômes qui ne correspondaient à aucune cause organique, à aucune lésion : elles n'arrivaient plus à marcher, à voir, elles avaient des difficultés pour parler, elles étaient sous le coup d’angoisses terribles… et voilà qu’en se mettant à parler, elles allaient mieux. Or de quoi parlent-elles ? D’agressions sexuelles ! Nombre d’entre elles se remémorent qu’elles ont été abusées, dans leur enfance, qu’elles ont été victimes d’agressions sexuelles de la part de leur entourage proche. Freud élabore à partir de cela une théorie de la séduction – qu’il appelle sa « neurotica » – où il fait des agressions sexuelles vécues dans l’enfance la cause des névroses : traumatisantes, ces agressions ont été oubliées, ensevelies, refoulées dans l’inconscient et produisent en retour des symptômes « hystériques » ou des comportements névrotiques. On aurait pu imaginer qu’il parle d’une théorie du viol – cela aurait été plus clair, et certains lui ont d’ailleurs reproché. Mais cela n’aurait pas été très prudent de sa part. Cela aurait renforcé encore le scandale lié à sa découverte. Il était déjà audacieux de parler de séduction entre adultes et enfants. L’effraction de la psychanalyse dans l’histoire de l’Occident, il y a cent vingt ans, a consisté à affirmer que le sexuel était un facteur déterminant dans la vie et dans l’histoire des sujets… et sans doute aussi dans celle des sociétés. On a retrouvé cet enjeu avec l’affaire Mazan, comme avec le mouvement Metoo. Et la psychanalyse permet, entre autres choses, de prendre la pleine mesure de la gravité du traumatisme psychique et personnel causé par une agression sexuelle.
Sauf que Freud va se mettre à douter de la réalité de ces agressions pour forger l’idée qu’elles relèvent peut-être du fantasme. Et on tient peut-être là, comme vous le suggérez, la raison profonde pour laquelle Metoo a mis mal à l’aise les psychanalystes. Cela les renvoie au geste fondateur de Freud qui a été conduit à relativiser le témoignage de ces agressions, y compris dans sa propre famille ?
Cela s’est passé en deux temps. Dans un premier temps, Freud – et c’est à mettre à son crédit – croit ses patientes sur parole. Et je dirais même qu’il ne cesse jamais de les croire. Ce point est capital. C’est le fondement de l’éthique de l’analyse : on donne crédit à la parole du patient qui est seul à détenir la vérité sur son existence. S’il en était autrement, il n’y aurait aucun intérêt à l’écouter, et la méthode inventée par Freud ne marcherait pas. Au tout début, on voit d’ailleurs Freud essayer de recouper les informations que lui livrent ses patientes, en consultant des tiers, en menant son enquête, par la bande. Mais très vite, il se rend compte que cela ne fonctionne pas, que cela ne le mène nulle part et surtout que cela ruine la relation thérapeutique. Il se décide alors, très tôt dans son entreprise, à prendre au sérieux les récits d’agression qu’on lui confie et il élabore sa première « théorie de la séduction ». Dans un second temps, sans jamais remettre en question la sincérité des paroles de ses patientes – ce point est également essentiel à souligner –, Freud va être amené à reconsidérer le statut de ces récits : il juge que dans la plupart des cas ces scènes d’abus sont le fruit de remaniements inconscients, de réécritures – il ne tient plus ces scènes pour des scènes d’abus réels mais pour des fantaisies, des fantasmes en provenance de l’inconscient. Les femmes en question n'ont pas, selon Freud, conscience d'inventer des scénarios et ne cherchent nullement à tromper, ni à manipuler le thérapeute de manière délibérée. Mais des distorsions sont à l’œuvre entre ce qu’elles ont réellement vécu et l’impression qu’elles en conservent.