Entretien

Jean Echenoz : “Je ne suis pas très porté sur les triomphes”

Temps de lecture : 15 min

Jean Echenoz : “Je ne suis pas très porté sur les triomphes”

Jean Echenoz. © Richard Dumas pour PM

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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine « Peut-on réparer ses erreurs ? », en kiosque le 24 avril 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il se tient à l’écart des modes intellectuelles. Mais il est capable d’enquêter plusieurs jours pour consacrer une page aux halles de Rungis ou à la tortue-luth. Alors que son nouveau roman Bristol connaît le succès, Jean Echenoz nous explique concevoir son art de romancier comme une vaste enquête sur ce qui, au sein du réel, nous permet d’échapper à l’ennui.

 

Jean Echenoz nous reçoit chez lui, dans un appartement du IXe arrondissement de Paris. La pièce à vivre est tapissée de livres, et les in-folio mais aussi le plafond, les murs ont pris une couleur de tabac. C’est avec tact et timidité que le romancier demande, au bout de quelques questions : « Cela ne vous dérange pas si je fume ? » Voilà donc un écrivain à l’ancienne, qui a résisté aux campagnes sanitaires et à la mode du well-being. De façon assez curieuse, pendant cet entretien où l’on apprend qu’il a étudié la sociologie, s’est passionné pour la psychanalyse et la politique, ce qui domine c’est une méfiance vis-à-vis de toutes les idéologies mais aussi des systèmes de pensée. L’homme, de son propre aveu, ne cherche pas à transmettre un message, il ne brandit pas de grandes idées en étendard. Non, il évoque plutôt une manière de s’absenter de son époque en pratiquant un artisanat méticuleux sur les mots, dont il dévoile ici quelques aspects concrets. Il y a chez lui une forme de pudeur mais également une volonté délibérée de ne rien dire qui pourrait orienter la lecture de ses romans. Bristol, qui vient de paraître en janvier aux Éditions de Minuit, retrace le parcours tragi-comique d’un réalisateur qui achève sa carrière en allant tourner un improbable film d’action en Afrique, dont on comprend assez vite qu’il s’agit d’un nanar promis à faire un four. Mais les mésaventures de ce héros donnent surtout l’occasion à l’écrivain de démontrer sa virtuosité et d’intervenir fréquemment dans le récit – comme s’il coupait les caméras pour disserter sur son art. Curieusement, et contrairement à certains de ses confrères, Jean Echenoz ne s’inspire pas du cinéma pour lui emprunter la recherche de l’efficacité scénaristique. Ce n’est pas la recette du best-seller qui l’intéresse. S’il est profondément marqué par le septième art, c’est parce qu’il y a trouvé des impulsions pour renouveler subtilement les techniques de la prose. Et peut-être est-ce là, en filigrane, le véritable propos du très loufoque Bristol.


JEAN ECHENOZ EN 6 DATES
1947 Naissance à Orange
1991 Son deuxième roman, le polar Cherokee, est adapté au cinéma par Pascal Ortega
1998 Son fils Jérôme, sous le nom de DJ Tacteel, sort l’album Heptagone avec le collectif hip-hop ATK
1999 Prix Goncourt pour Je m’en vais
2001 Publication d’un court texte d’hommage à son éditeur Jérôme Lindon, juste après la mort de ce dernier
2006 Renouvelle un genre littéraire, la biographie romancée, avec Ravel


Dans vos années de jeunesse, vous n’avez pas étudié la littérature mais la sociologie. Pourquoi ce choix ?

Jean Echenoz : Je m’intéressais à la littérature depuis toujours mais j’avais avec elle un rapport personnel, intime. Depuis l’adolescence, et même plus tôt, j’avais ce désir d’écrire. Au moment où il a bien fallu choisir une voie pour des études, je n’avais pas envie que des professeurs m’expliquent Marcel Proust. Préférant donc éviter les études de lettres, j’ai eu envie de partir vers l’ethnographie. J’ai étudié la sociologie à Aix-en-Provence jusqu’à la maîtrise, puis je suis arrivé à Paris pour m’inscrire en thèse à l’École pratique des hautes études [EPHE], mais, comme beaucoup de gens, je ne l’ai jamais achevée.

 

Quel était votre sujet de recherche ?

Je travaillais sur la sociologie des maladies mentales, je suivais un séminaire de l’EPHE et les cours de Georges Devereux, j’avais lu Asiles [1961] d’Erving Goffman, beaucoup de travaux sur l’antipsychiatrie également. Ces sujets m’intéressaient à tel point qu’après ce parcours, j’ai repris des études de psychologie clinique, que j’ai menées à terme.

 

Vous avez suivi des patients ?

J’ai travaillé quelques années comme psychologue clinicien dans des institutions, jamais en pratique privée. Mais dès qu’il m’a été possible de vivre de mes livres, j’ai mis un terme à cette activité.

 

Ce qui est étonnant, c’est que la psychologie des personnages n’est pas ce qui vous préoccupe le plus dans vos romans.

Il y a en effet un sérieux écart entre, d’une part, mon intérêt théorique de cette époque pour la psychanalyse et, d’autre part, le choix esthétique de romans dans lesquels la psychologie se veut radicalement et délibérément absente. Mais je n’y vois pas vraiment de contradiction, ce sont des domaines indépendants. 

 

Pourtant, de Dostoïevski à Faulkner, la plupart des grands romanciers modernes sont des psychologues…

Ce sont des auteurs que j’ai beaucoup lus, comme aussi Henry James et Proust, bien sûr, mais ce n’est pas du tout ce registre qui m’attirait. Mon projet tenait peut-être aussi un peu au contexte. Dans la période très « théorique » des années 1960-1970, le romanesque n’avait plus vraiment sa place, au profit d’une littérature plus expérimentale dont je ne sais pas trop ce qu’il reste. On glosait à l’envi sur la « mort du roman » ou la « mort de l’auteur ». Or, comme je ne souhaitais nullement que le roman soit mort, je me suis intéressé à des littératures dites mineures, des genres plus ou moins dédaignés, comme le roman d’aventures, d’espionnage ou le polar, dont certains auteurs sont majeurs et qui me semblaient des territoires exploitables. Quand je me suis lancé dans l’écriture de mon premier livre, Le Méridien de Greenwich [1979], ma première ambition était d’écrire un roman policier que je pourrais donner à la Série noire, puis j’ai bien vu en cours d’écriture que je m’éloignais du canon de cette forme, de ses codes. Même si l’absence de psychologie assumée était liée à l’influence de certains maîtres américains, comme Dashiell Hammett…

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