Jorge Semprun. « L’indicible, c’est ce qu’on ne peut pas taire »

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Cet article est issu du numéro 1 de Philosophie magazine « 1 - avril/mai 2006 », en kiosque le 30 mars 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Jorge Semprun a vu le film Être sans destin, adapté du récit du Hongrois Imre Kertész, sorti sur les écrans, en avril 2006. Il s’exprime sur l’expérience concentrationnaire et les questions que soulève, en art, sa représentation.

La reconstitution des camps

Je voudrais d’abord revenir sur le problème même de la représentation de la déportation. Vous savez qu’il y a une discussion, toujours ouverte, sur la question des images. Sont-elles licites, tolérables, indécentes ? Peut-on filmer les camps ? A ces questions, je n’apporterai pas de réponse morale. Je ne crois pas que la représentation soit un sacrilège. Mais je constate qu’il est très difficile de reconstituer ce que fut la réalité concentrationnaire. Peut-être aurait-il fallu tourner des fictions sur place, dans le camp allemand de Buchenwald. Quand les Américains l’ont libéré, il fonctionnait encore. On a arrêté le travail seulement quelques jours avant l’arrivée des Alliés, quand la proximité des troupes de Patton était telle qu’il n’y avait plus d’autre choix possible. L’armée américaine a tourné des documentaires, qui comptent parmi les images les plus représentatives qu’on possède aujourd’hui sur la déportation. Mais on aurait aussi pu songer à laisser ce lieu intact, pour y tourner des fictions. Au lieu de cela, une grande partie des infrastructures du camp ont été détruites.

A regarder le film Etre sans destin, le spectateur peut avoir l’impression trompeuse qu’il n’y a pas de différence entre Auschwitz-Birkenau et Buchenwald. Le héros passe d’un camp à l’autre, mais le décor reste le même... Or le camp polonais et le camp allemand ne se ressemblaient pas. Buchenwald était construit sur un site boisé, en pente. Le camp du film a été reconstitué sur une plaine boueuse, qui rappelle le paysage de la Pologne. A Buchenwald, les déportés ne portaient pas l’habit rayé blanc et noir, comme on le voit dans cette mise en scène. Ils avaient sur eux des haillons de vêtements civils. Dans le film, les détenus travaillent à des corvées de terrassement, en plein air. C’était vrai à Auschwitz, et non à Buchenwald, où l’on travaillait en usine ou en atelier, pour l’industrie de l’armement allemande. Toutes ces différences entre le camp d’extermination et le camp de concentration ont été volontairement effacées : je suppose que le réalisateur Lajos Koltai a voulu montrer, plus que la réalité historique, le camp comme un lieu irréel, mythique.

 

Les relations humaines

Quand on réalise un film sur les camps, il y a un choix à faire. Il est possible d’enchaîner une série d’épisodes, tous parfaitement exacts, dans lesquels on voit, pour le dire de façon grandiloquente, le mal absolu à l’œuvre. Il est évident que, dans l’espace du camp, on est confronté au pire, aux mauvais traitements, au sadisme ; certains détenus trahissent leurs camarades pour une bouchée de pain ou un rab de soupe. Le réalisateur a pris le parti de filmer quelques scènes de brutalité, mais surtout d’insister sur les moments de fraternité, de sympathie. C’est un choix intéressant et cohérent, car cette entraide a vraiment existé. Le héros du film noue une amitié forte avec un aîné, Citrom Bandi. Il est probable que Kertész a vécu une relation semblable. Le film montre ainsi que certains hommes conservent la volonté de bien agir, même dans une situation où le mal domine.

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