Analyse
Jorge Semprún. « L’Europe a besoin d’un nouveau moteur idéologique et moral »
Jorge Semprun, à La Comédie du livre de Montpellier, 23 mai 2009 (cc) Dinkley / Wikimedia commons
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Cet article est issu du numéro 40 de Philosophie magazine « 40 - juin 2010 », en kiosque le 27 mai 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La crise que traversent la Grèce et l’Europe inquiète Jorge Semprún, l’une des incarnations de l’esprit européen. Ex-ministre de la Culture de Felipe González, déçu du communisme, cet ancien résistant déporté à Buchenwald déplore la panne philosophique et morale du Vieux Continent. Il réfléchit aux conditions de sa renaissance.
Itinéraire d’un Européen
J’ai été communiste pendant des années puis j’ai passé le reste de ma vie à me défaire de cette identité, tout simplement pour continuer à exister. Dans la déconstruction de ma personnalité communiste, la redécouverte de la démocratie et la découverte de l’Europe ont joué un grand rôle. Mon rapport à l’Europe est très intime. Cela est dû à ma connaissance de plusieurs langues européennes, à mon internement à Buchenwald, à mon amour de la culture allemande qui m’a permis de ne pas confondre Allemagne et nazisme. Par ailleurs, l’Europe a été à l’origine de trois inventions majeures : le roman, le cinéma et l’avion. Chacune d’elles sert à franchir des frontières et à s’installer dans un espace privilégié, qui n’est pas strictement territorial. J’ai ainsi, par exemple, un rapport émotionnel aux voyages en avion. Je ne réfléchis jamais aussi bien que durant un vol. Enfin, lorsque je me retrouve dans une ville avec, si possible, un fleuve, quelques musées à portée de la main, des bibliothèques et des cafés, je suis, sans le moindre doute, chez moi. Même si je suis en Slovénie et que je ne comprends pas la langue, je me sens, intimement, chez moi.
La routine du cataclysme
« L'Europe n'est pas qu'une réalité géographique, selon Husserl: c'est un esprit fidèle à la rationalité antique et à la démocratie »