Entretien

Gérald Bronner : “Je ne dirige pas un ‘ministère de la Vérité’ !”

Temps de lecture : 12 min

Gérald Bronner en 2019

Gérald Bronner en 2019. © Édouard Caupeil pour PM.

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De L’Empire des croyances (PUF, 2003) et La Démocratie des crédules (PUF, 2013) au récent Apocalypse cognitive (PUF, 2021) en passant par Déchéance de rationalité (Grasset, 2019), le sociologue Gérald Bronner n’a cessé de travailler sur la manière dont le web et les réseaux sociaux façonnent les croyances collectives, multipliant les théories du complot ou générant de la radicalisation. Fin septembre, à l’invitation directe du président Emmanuel Macron et de l’Élysée, il a été nommé à la tête d’une commission chargée de rendre un rapport fin décembre 2021 sur le complotisme, les contenus haineux sur internet et les fake news. Rencontre.

 

Dans son opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), Emmanuel Kant a cette affirmation fameuse : « Sapere aude ! (Ose savoir !) Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! voilà donc la doctrine des Lumières ». Penser par soi-même, sortir de l’état de minorité pour conquérir une vraie autonomie, tel est donc le projet philosophique des Lumières. Mais n’est-ce pas également celui des complotistes, qui remettent en cause la version officielle des faits, la parole des médias et des experts, et qui cherchent une alternative à l’opinion régnante ?

Gérald Bronner : J’applaudis évidemment au projet de stimuler l’indépendance intellectuelle, de sortir de l’hétéronomie, c’est-à-dire d’une situation où l’on se laisse dicter ses opinions par des autorités extérieures, pour gagner enfin une autonomie véritable. C’est là tout aussi bien la définition de l’honnête homme et, en démocratie, on attend de chaque citoyen qu’il soit capable de s’informer et de se faire un avis par lui-même, puisqu’il a le droit de vote. Cependant, il ne me paraît pas possible d’avoir une vision de la raison identique à celle d’Emmanuel Kant ou de ses contemporains, aussi chargée d’espérance et de confiance. Ce qui n’avait pas été perçu par les rationalistes du XVIIIe siècle – mais il serait anachronique de leur en faire reproche – est que le cerveau est un organe complexe et qu’il y a une face obscure de la rationalité. Il existe en effet de nombreuses formes de raisonnement qui peuvent paraître convaincantes et qui sont en réalité sources d’erreur. Je ne doute pas que les complotistes se servent de leur cerveau, qu’ils ont une pensée analytique, que leur aptitude à compulser, mémoriser des informations est souvent admirable, et il leur arrive même de faire des découvertes ! Leur démarche ressemble par certains côtés à la démarche journalistique ou même à l’investigation scientifique, donc il ne s’agit certainement pas de prétendre qu’il y aurait de l’imbécillité ou de la sottise à rallier les théories du complot, et la démarche de la commission n’est pas empreinte de mépris ni de condescendance, contrairement à ce qu’on lit ça et là. Seulement voilà, il existe des illusions qui ont l’apparence de la rationalité : nous avons un certain nombre de biais cognitifs ou de raisonnements intuitifs qui nous font basculer dans l’erreur et nous asservissent.

“Il existe des illusions qui ont l’apparence de la rationalité : nous avons un certain nombre de biais cognitifs ou de raisonnements intuitifs qui nous font basculer dans l’erreur et nous asservissent” Gérald Bronner

 

Par exemple ?

Les complotistes sont très attentifs à toutes les coïncidences qui surgissent dans le réel et qu’ils interprètent comme des signes qu’un complot a eu lieu, signes que les comploteurs n’arrivent pas à masquer. Peu après les attentats de Charlie Hebdo, certains ont souligné que, chaque fois que la France contrariait Israël, par exemple en contrant les intérêts d’Israël à l’ONU, « comme par hasard », se produisait un attentat ; ce qui signifiait, selon eux, qu’il y avait un lien de causalité direct et que, derrière les attentats, il fallait voir la main du Mossad opérant sous un faux drapeau et cherchant en plus à faire accuser les musulmans. Rien n’interdit de construire ce genre de raisonnements et l’imagination scientifique peut parfois être excitée par le repérage de coïncidences. Seulement, une fois qu’une coïncidence a été établie, il convient de la soumettre aux fourches caudines de la pensée méthodique, car « corrélation ne vaut pas causalité » ; une enquête approfondie est donc nécessaire avant d’établir le lien de cause à effet. Ce que je reproche à la pensée conspirationniste, malgré ses accointances avec la pensée scientifique, c’est de réclamer un droit au doute sans s’acquitter des devoirs du doute, c’est-à-dire de la lente et laborieuse vérification des hypothèses.

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Pour aller plus loin : Philippe Huneman, “Hold-up” et le conspirationnisme