La cause des bêtes
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous vivons en communauté avec eux, mais leur devons-nous des obligations morales ? Leur exploitation est-elle justifiée ? Ne faudrait-il pas leur accorder des droits ? Ces questions sont au cœur de l’éthique animale. Les débats y sont intenses, parfois sauvages… Tour d’horizon d’un domaine sous tension.
Les welfaristes
C’est un premier continent de l’éthique animale : les welfaristes (de l’anglais welfare, « bien-être ») estiment qu’il est de notre devoir d’améliorer le traitement et la qualité de vie des animaux. Un engagement qui ne passe pas forcément par la case du droit et qui peut obéir à des orientations philosophiques très différentes…
La conception utilitariste / Peter Singer
Depuis la parution en 1975 de son premier livre-manifeste La Libération animale, ce philosophe australien est devenu LA star de la cause animale – et l’un des végétariens les plus célèbres du monde. Avec ce slogan, « libérer les animaux », Singer n’appelle pas à crocheter les grilles des zoos ou des fermes. Non, le propos se veut rationnel, à rebours de tout sentimentalisme. Il s’agit de convertir notre regard sur les animaux, en les incluant dans la sphère des êtres envers lesquels nous avons une obligation morale. Pourquoi un tel choc de responsabilité ? Parce que, pour la plupart, ils sont comme nous : ils éprouvent de la douleur. « La question n’est pas : “peuvent-ils raisonner ?”, ni “peuvent-ils parler ?”, mais “peuvent-ils souffrir ?” », écrivait le penseur anglais Jeremy Bentham (1748-1832), figure de proue d’un puissant courant philosophique dont Singer se réclame : l’utilitarisme. Pour juger moralement d’une action, un utilitariste étudie ses conséquences ; elle sera considérée comme bonne (ou mauvaise) si elle augmente (ou diminue) le bien-être ou le bonheur des personnes considérées. Sur cette base, Singer développe un utilitarisme des « préférences ». Selon lui, une pratique qui nuit inutilement aux intérêts d’un être est condamnable moralement. En général, que l’on soit homme ou rhinocéros, on préfère ne pas souffrir plutôt que l’inverse – sauf à supposer des tendances masochistes. Bref, Singer défend le principe d’« égale considération des intérêts » : nous devons accorder autant d’attention à la souffrance d’un animal qu’à celle d’un homme, et la minimiser dans la mesure du possible. D’où la dénonciation des cruautés liées à l’élevage intensif, par exemple. Cependant, l’utilisation des animaux peut être justifiée si elle repose sur des procédés indolores et si – pensons à la recherche en laboratoire – elle aboutit à des progrès avantageux. On le voit : un utilitariste comme Singer calcule, compare, arbitre au cas par cas. L’un de ses verdicts a choqué : selon lui, si nous devions choisir entre sauver la vie d’un chimpanzé en bonne santé (donc susceptible de développer ses facultés) et celle d’un homme plongé dans un état végétatif irréversible, il faudrait privilégier le singe… Aucune vie (humaine ou non humaine) n’est sacrée pour Singer qui, pragmatique, repousse les grands principes abstraits. Quant à l’idée d’accorder certains droits fondamentaux aux animaux ayant une conscience de soi, il s’y montre favorable ; néanmoins, il ne propose pas à proprement parler de théorie du droit des animaux. Pour lui, l’urgence est de chambouler nos consciences et de défendre leurs intérêts. Le droit suivra.