La lettre du lundi

La démocratie est en péril. Et si on essayait la démopraxie ?

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La démocratie est en péril. Et si on essayait la démopraxie ?

Un participant tient une pancarte indiquant “démocratie glissante” sur la manifestation du Nouveau Front populaire, à Paris, le 15 juin 2024. © Daniel Dorko/Hans Lucas

« Bien déprimé par la situation politique, je me suis plongé ce week-end dans ma bibliothèque pour tenter d’y voir plus clair. Je n’ai pas été franchement rassuré en tombant sur un livre que j’avais beaucoup apprécié en son temps, La Démocratie contre elle-même (2002) de Marcel Gauchet, ou un autre, plus récent, Comment gouverner un peuple-roi ? (2019) de Pierre-Henri Tavoillot.

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Observateurs de l’individualisme contemporain, les deux philosophes se montrent pessimistes sur l’avenir de la démocratie. Gauchet se demande si “la déliaison des individualités ne nous réserve pas des épreuves qui n’auront rien à envier, dans un autre genre, aux affres des embrigadements de masse”. Tavoillot, quant à lui, redoute qu’“en démocratie le gouvernement [soit] impossible et le peuple introuvable”. Au moment du choix entre un pays gouverné par le RN ou une chambre ingouvernable, nous y sommes. Que faire, alors ? J’ai une piste à proposer.

Cette campagne éclair est de plus en plus dégoûtante. Marine Le Pen considère que les termes utilisés par un couple de sympathisants du RN à l’endroit d’une femme noire (“Te voilà encore toi ? On t’a invitée ? Non ! Tu dégages ! J’ai quitté les HLM à cause de gens comme toi” ou “On fait ce qu’on veut, on est chez nous. Va à la niche !”) ne sont pas racistes. À quelles horreurs faut-il s’attendre, dans nos rues, après la très forte progression du RN aux élections ? Raphaël Glucksmann, qui a été traité de “sioniste” par des Insoumis durant la campagne des européennes avant d’être harcelé par l’extrême droite juive pour avoir accepté de faire partie du Nouveau Front populaire, demande qu’on “arrête de réduire [sa] parole au fait d’avoir un nom juif” ! Il est extrêmement inquiétant que la figure essentialisée du Juif (qu’on le fustige ou qu’on prétende le protéger) occupe, de nouveau, notre débat national. Quant à Jean-Luc Mélenchon, il se pose en futur Premier ministre possible, parfaitement conscient que cela nuit à la gauche – il préfère sans doute la défaite de son camp pour pouvoir affronter personnellement Marine Le Pen en 2027. Quant à Emmanuel Macron, il a envoyé une énième lettre aux Français, s’imaginant encore que quelqu’un décachèterait l’enveloppe. Chaque journée apporte son lot de racisme décomplexé, d’antisémitisme plus ou moins larvé et de calculs politiques suicidaires. C’est donc ça, la démocratie ?

Le problème, considère Pierre-Henri Tavoillot dans l’entretien qu’il nous accorde aujourd’hui, repose sur “l’impuissance publique” des dernières décennies. Dans l’équilibre entre le demos (peuple) et le cratos (pouvoir), ce dernier pôle s’est d’après lui affaissé. L’État de droit étrangle la volonté politique par une “hyperinflation des normes”. L’exécutif se montre incapable de hiérarchiser les priorités. Le philosophe en conclut que “la moins pire des solutions […] serait donc que le RN obtienne une majorité absolue”. Je ne partage pas sa conclusion. Au pouvoir, Jordan Bardella ferait sauter des verrous vitaux pour notre démocratie : verrou de la lutte intraitable contre la xénophobie et le racisme, verrou de notre protection face à la Russie, qui se frotte les mains, verrou de notre engagement européen notamment.

Mais je suis tout autant en désaccord avec les prémisses de la démonstration de Tavoillot, qui entend rééquilibrer la balance entre demos et cratos au profit de ce dernier, et considère qu’il vaut mieux un mauvais pouvoir issu du peuple que pas de pouvoir du tout. Je pense quant à moi que la démocratie se définit moins par la conjonction du peuple et du pouvoir que par ce que j’appellerais une démopraxie, une pratique du peuple (je me suis rendu compte depuis que l’artiste italien contemporain Michelangelo Pistoletto avait déjà utilisé le terme dans un de ses ouvrages).

Que restera-t-il à faire aux citoyens, en effet, face à un gouvernement dirigé par le RN ou une chambre ingouvernable ? Agir, mais de manière démocratique, c’est-à-dire dans le respect de l’adversaire, sans jamais légitimer la violence, en se donnant les moyens individuels et collectifs de changer les choses à tous les niveaux. Dans les faits ? Pratiquer la désobéissance civile si l’on est un diplomate à qui l’on demande de favoriser les régimes autoritaires, un enseignant censé appliquer un programme scolaire nationaliste ou un soignant sommé de trier ses patients. Bâtir des groupements de citoyens au niveau local pour parvenir à des formes d’autogestion. Discuter avec tout le monde pour faire gagner ses idées. C’est d’ailleurs ce qu’ont entrepris des citoyens, pas forcément encartés, depuis quelques jours, en faisant du porte-à-porte afin de de convaincre leurs voisins. Si la démocratie semble impuissante, ce n’est pas, comme le pense Pierre-Henri Tavoillot, parce que nos représentants ont perdu de leur autorité. Mais parce que la démocratie ne s’est pas encore suffisamment incarnée en démopraxie. La seule lueur d’espoir, dans les semaines qui viennent, réside peut-être dans cette réalité qui va s’imposer à nous : plutôt que de jeter aux orties une démocratie qui aurait révélé son impuissance, nous allons devoir la renforcer dans nos pratiques. Bref, la démocratie n’a pas encore tué la démocratie. »