1_La peur, une ennemie

Paul Virilio: “Ce qui nous menace, c’est l’accélération !”

Temps de lecture : 2 min

Paul Virilio: “Ce qui nous menace, c’est l’accélération !”

(cc) Gealions / Flickr

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 34 de Philosophie magazine « 34 - novembre 2009 », en kiosque le 29 octobre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour ce philosophe, la technologie entraîne un tourbillon dément de l’Histoire. Krachs boursiers, virus informatiques, information instantanée mettent en péril l’idée même de l’avenir.

Le flux d’informations toujours plus rapide n’est-il pas en partie responsable de l’anxiété sociale ?

Certainement. Cela résulte du monde de l’instantanéité dans lequel nous vivons, incarné par les cotations à très haute vitesse des salles de marché. Il y a cinquante ans régnait la standardisation des opinions, due aux médias, mais il s’agissait des phénomènes lourds, lents. Aujourd’hui, grâce à Internet, à l’ultrasophistication de la technologie, on assiste à une synchronisation des émotions en temps réel, à un « communisme des affects », qui a remplacé les communautés d’intérêts d’autrefois, de classes sociales, de régions géographiques… On ne fait plus partie du prolétariat, des partisans de l’Algérie française, on appartient au groupe qui a peur de la grippe A, des angoissés de la canicule… Le pire, c’est que la peur générée un jour peut être infirmée dans la minute qui suit par une information contradictoire. Difficile de s’inscrire dans une vision à long terme, voire dans une vision du réel.

 

Comment réagissons-nous à ces paniques collectives ?

Dans mon enfance, on pouvait éprouver une peur individuelle, celle qu’on ressent devant un costaud qui vous menace et à qui on choisit de répondre ou pas. Et puis, il y avait des peurs collectives, comme la guerre, face auxquelles on était impuissants. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ces deux peurs se superposent. On nous enjoint de réagir de façon individuelle à des menaces collectives : participez à la lutte contre le danger écologique, soyez acteur dans la guerre contre la grippe A… C’est typique de l’« individualisme de masse ». On éprouve à la fois un sentiment de responsabilité et d’impuissance, ce qui est anxiogène… 

 

Faut-il parler d’une technique devenue folle ou d’un nouveau moyen de gouvernement ?

Les progrès technologiques créent sans conteste un nouveau contrôle social. En informant toujours plus vite, on provoque des phénomènes paniques. Plus que d’une menace réelle, on finit par avoir peur de la peur. La Terre est terrorisée par l’instantanéité de l’effroi ! Et les gouvernements en profitent. Ils administrent en permanence une propagande du progrès – « progrès » qui se confondrait avec vitesse. Plus on va vite, plus on informe, plus on est transparent, plus on a de chances de vivre dans une société démocratique, ouverte à toutes les opinions. Évidemment, cela est loin d’être le cas.

 

Faudrait-il ralentir nos mode de vie comme le proposent les adeptes de la décroissance ?

Je n’ai rien contre les TGV ! Mais il faut développer une économie politique de la vitesse et ne pas se contenter d’une critique de l’économie politique de la richesse. Ce qui nous menace, c’est l’accélération. Les sociétés anciennes étaient rythmologiques, saisonnières, scandées par un calendrier liturgique. Aujourd’hui, on est passé dans une société arythmique, où tout se joue dans l’instant. Les gens qui sont enfermés dans ce temps réel, bombardés d’infos, les courtiers comme les opérateurs de France Télécom, ne le supportent pas longtemps psychiquement. Le tempo du vivant entre en conflit avec le tempo technique. Il est nécessaire que nos sociétés d’abondance cessent d’être des sociétés d’accélération pure.Nous avons atteint le mur du temps.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Durée