Michel Butor. « Je suis en quelque sorte en sursis »
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Cet article est issu du numéro 57 de Philosophie magazine « 57 - mars 2012 », en kiosque le 23 février 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À 85 ans, lors d’une conférence émouvante, l’écrivain Michel Butor médite sur la nature du temps : celui qu’il a vécu et celui qui lui reste à vivre. Nous ne sommes pas seulement serviteurs ou victimes du temps, mais aussi ses créateurs. Voilà la grande leçon de l’œuvre de Michel Butor. L’auteur de La Modification et de L’Emploi du temps était l’invité d’honneur du dernier festival Philosophia consacré au temps (à Saint-Émilion du 27 au 29 mai 2011). Au cœur de la salle des Dominicains, ex-cloître des Jacobins, dans ce lieu où se recoupent histoire religieuse, révolutionnaire, et culture du vin, il a livré avec le philologue Carlo Ossola, professeur au Collège de France, pendant près de deux heures, une éblouissante conférence sur notre capacité, nous qui sommes dans le temps, à répliquer par des actes de création. Jeux avec la mémoire et avec le récit, improvisation musicale, anticipation de l’avenir, modification de nos calendriers ou prophétie de la fin des temps, nous ne cessons de jouer avec chronos et d’inventer des outils qui nous permettent d’arrêter le flux en l’attachant à de l’espace – ce qu’il appelle à la suite du critique russe Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) des « chronotopes ». Envisageant la perspective de la fin des temps, l’écrivain-philosophe a conclu par un témoignage sur sa propre expérience de l’accélération et son espoir de survivre, dans et par les autres. Voici en guise de conclusion les temps forts de cette « leçon ». En partenariat avec le Festival Philosophia.
Weather and Time
« J’ai vécu quelque temps à Manchester où j’ai été lecteur dans mes jeunes années. C’était une ville où régnait en hiver un brouillard, le smog, à distinguer du fog par son épaisseur palpable. Manchester était alors une ville industrielle, les usines recrachaient cendres et fumées qui se mêlaient à l’humidité ambiante. Sortir dans la rue revenait à s’enfoncer dans une caverne molle et froide. J’entendais souvent dire : “In Manchester there is no time, only weather.” Ces deux termes anglais, weather et time, qui signifient la même chose en français, nous invitent à penser différemment l’opposition entre l’épaisseur du temps vécu, du temps qui passe, et la linéarité du temps socialisé, du temps des calendriers, des horloges. Le plus souvent, nous concevons le temps de façon linéaire, mais cela ne peut pas fonctionner. Saint Augustin le souligne lorsqu’il évoque dans ses Confessions les trois temps du présent. Passé et futur n’ont selon lui pas de réalité en eux-mêmes, ils n’existent que dans notre conscience, dans nos souvenirs et nos projections. Il considère donc plus appropriés les termes de présent du passé, présent du présent et présent du futur. Ce sont ces différentes échelles superposées que j’ai voulu explorer dans L’Emploi du temps. Dans son journal intime, Jacques Revel, simple employé de bureau, revient sur ses premiers mois à Bleston, ville anglaise imaginaire. L’écriture dessine jour après jour les contours d’un labyrinthe spatio-temporel où, Français égaré dans des brumes étrangères, Revel tente de reconstruire l’entrelacement des rues et de ses rencontres. »