Michel Serres, Jean-Louis Chrétien. Le temps, de l’univers à l’intime
© Frédéric Poletti pour PM
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Linéaire, cyclique, cosmique ou cellulaire, le temps est multiple. Michel Serres, encyclopédiste qui recompose le grand récit de l’Univers, et Jean-Louis Chrétien, spécialiste du temps intime, ont arrêté leurs montres pour tenter de définir un concept aux contours flous.
La rencontre entre Michel Serres et Jean-Louis Chrétien avait quelque chose d’improbable. Si les deux hommes s’intéressent au temps, ils l’abordent avec des outils très différents. À travers son œuvre récente, Hominiscences, L’Incandescent, Rameaux ou encore Récit d’humanisme (Le Pommier), Michel Serres, qui se réclame du matérialisme humaniste, s’interroge sur le temps de l’Univers, celui de l’évolution des espèces et enfin celui de la vie humaine. En historien des sciences et en philosophe, il privilégie une approche objective de la temporalité, telle qu’elle traverse la matière et les organismes vivants… Quant à Jean-Louis Chrétien, lecteur des Confessions d’Augustin et de la Bible, il se penche sur la question en phénoménologue et c’est d’abord la description du temps vécu qui le préoccupe, du temps tel qu’il s’écoule en nous, lors d’expériences singulières dont il traite dans De la fatigue ou dans La Joie spacieuse (Minuit). Pour lancer le dialogue entre les deux penseurs, qui s’est déroulé chez les « Immortels », à l’Académie française, à Paris, une question toute simple a suffi : regardent-ils souvent leur montre ?
Michel Serres : Je ne porte pas de montre… D’ailleurs, la montre n’est pas du tout ce qu’on croit. Ce n’est pas un outil servant à mesurer le temps social, mais d’abord un planétaire de poche, qui reproduit très fidèlement le mouvement de rotation de la terre. Ce temps-là est cyclique et reproductible : l’heure qu’il est en ce moment même a existé hier, il y a six mois, il y a 3 000 ans, elle existera dans six mois… Si je portais une montre, je prêterais davantage d’attention à certains détails comme l’usure du bracelet, le fait que les aiguilles soient un peu rouillées, que les chiffres soient effacés, car c’est lorsque votre montre vieillit qu’elle vous indique véritablement le passage du temps.
Jean-Louis Chrétien : Je porte une montre. En général, je n’en ai pas besoin, car j’ai intériorisé l’heure. Cependant, lorsque je fais cours, j’ai tendance à perdre toute notion de la durée : si je n’avais pas de montre, mes cours dureraient tantôt une demi-heure de plus, tantôt une demi-heure de moins, et j’aurais toujours l’impression d’avoir parlé le temps qu’il faut. Cependant, la montre ne sert pas seulement à indiquer un temps astronomique. Elle permet aussi une construction sociale du temps. Cette construction a d’ailleurs commencé, dans l’Occident chrétien, avant même l’apparition des montres, avec les cloches des monastères sonnant les heures. Vers la fin du Moyen Âge, les gens se sont habitués à vivre dans un temps uniforme.