Hors-série "Le monde selon Michel Serres"

Michel Serres et le Grand Récit

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 39 de Philosophie magazine « Le monde selon Michel Serres », en kiosque le 11 octobre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À la fin du XXe siècle, Michel Serres, ordonnant les découvertes éparses des scientifiques, réécrit l’histoire… Astronomie, biologie, anthropologie, etc. concourent à composer la grande saga de l’humanité, de l’apparition de la vie sur Terre après le big bang, il y a 14 milliards d’années, jusqu’à nos jours ; autant d’écrits, de codes qui ont pris date grâce aux sciences, et qui dessinent aux yeux du philosophe le Grand Récit unificateur de l’Univers, des racines aux rameaux. Une nouvelle Odyssée est née, et Serres est son aède.

 

À la fin des années 1970, alors même que la guerre froide n’est pas encore terminée, le conflit idéologique entre partisans et adversaires du capitalisme et du communisme perd de son intensité, et un consensus autour des valeurs de la démocratie et des droits de l’homme prend corps en Occident. Ce climat conduit le philosophe Jean-François Lyotard à prendre acte, dans La Condition postmoderne, publié en 1979, de « la fin des grands récits ». Depuis les Lumières, l’Occident s’était représenté l’histoire comme une marche progressive de l’humanité vers son autonomie : avec Hegel sous la forme d’un Esprit universel qui prend conscience de lui-même au travers du développement du savoir ; avec Kant, Rousseau ou Marx sous la forme d’un peuple ou d’une classe qui s’émancipe de toute forme de tutelle pour se gouverner soi-même. C’est cette idée d’un métarécit unificateur et totalisant censé orienter le développement de toute l’histoire humaine qui semble se perdre. Les savoirs eux-mêmes éclatent en une diversité de sciences qui obéissent à des principes distincts, à des paradigmes différents – de la physique quantique à la biologie moléculaire. « Le grand récit a perdu sa crédibilité, affirme Lyotard, quel que soit le mode d’unification qui lui est assigné : récit spéculatif, récit de l’émancipation. » Éclatée en cultures, nations et savoirs multiples, acclimatée à une forme de scepticisme démocratique, doutant de l’avenir et du progrès technologique, l’humanité n’apparaît plus comme un Sujet unique en quête de son accomplissement.
 

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