Hommage à Michel Serres
Michel Serres, l’insubmersible
Sven Ortoli et Michel Serres à Buenos Aires, en octobre 2016 © Sven Ortoli
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Rédacteur en chef des hors-séries de “Philosophie magazine” et coauteur de “Pantopie. De Hermès à Petite Poucette” (Le Pommier, 2014) qui met en lumière les “personnages-concepts” clés de Michel Serres, Sven Ortoli a entretenu une relation amicale avec le philosophe récemment disparu. Il lui rend ici hommage.
Cher Michel,
Zut ! Je n'ai pas eu le temps de te le dire. Enfin, je n’ai pas pris le temps. Je voyais bien que ton corps te lâchait, vieille coque usée par trop de traversées, mais il suffisait de poser une question qui t’amusait, et le navire, comme par magie, retrouvait son allure de frégate. Tu paraissais alors insubmersible – pour un marin, je ne sais pas si c'est une bénédiction ou une malédiction.
« Attends un peu… » Tu réfléchissais quelques secondes, puis dans tes yeux s’allumait une lueur espiègle – la même, je me plais à le croire, que lorsque gamin, sur les rives de la Garonne, tu trouvais une pierre plate particulièrement propice aux ricochets ; une lueur comme un fanal, en somme, signalant sans coup férir que, loin devant ton interlocuteur, tu avais connecté deux ensembles jusqu’ici disjoints. La lutte fratricide de Romulus et de Rémus et le droit de propriété par le sang, Empédocle se jetant dans l'Etna et le physicien écoutant les voix du monde, ces voix qui ne sont pas celles des hommes, précisais-tu, et qu’on entend jusque dans les gouffres pleins de feu ou de glace. Parce qu’en plus tu étais barde – inspiré, et parfois aspiré, par les mots ! – et ne te gênais pas pour pratiquer de ta voix rocailleuse une poétique aussi puissante que déconcertante. Il m’a fallu du temps pour comprendre que c'était ta manière bien à toi de penser et, comme tu me l’as dit, de refabriquer du mythe.