Entretien avec Michel Serres
Internet, c’est vraiment du Leibniz sans Dieu…
© Nazario Graziano/ Colagene pour PM
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Cet article est issu du numéro 48 de Philosophie magazine « 48 - avril 2011 », en kiosque le 30 mars 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Mathématicien de génie, Leibniz a découvert, entre autres, le calcul binaire, base de l’informatique. Selon le philosophe Michel Serres, ce penseur qui voulait inventer une langue universelle a anticipé le monde moderne et ses nouvelles technologies.
De votre thèse à votre grand opus sur la communication, Hermès, Leibniz a toujours été votre référence favorite. Qu’est-ce qui vous a attaché à son œuvre ?
Michel Serres : Leibniz m’a très tôt fasciné par l’équilibre subtil qu’il instaure entre ses découvertes scientifiques géniales et sa métaphysique. Sa pensée est systématique, mais à la différence de Descartes (avec sa méthode) ou de Hegel (avec son système), rien n’est clos et figé chez lui ; c’est la souplesse et l’innovation permanente, et il ne vous force jamais à réfléchir comme lui. Il n’emprisonne pas, il libère et aère. Et puis, surtout, quel anticipateur ! En mathématiques, bien sûr. C’est d’ailleurs par là que je suis venu à lui initialement : j’avais une double formation, en mathématiques et en philosophie, et j’étais convaincu que Leibniz pouvait nous aider à penser la grande révolution des mathématiques modernes. Car il est, avec d’autres, excusez du peu, le père du calcul infinitésimal, mais aussi le grand précurseur de la théorie des ensembles. Cependant, il ne s’arrête pas là : en physique, il crée la mécanique avec la notion de « forces vives » et il a l’intuition très nette de la relativité. Dans le domaine de la biologie, il est le premier à être ovo-spermiste, c’est-à-dire à soutenir que l’embryon résulte de l’action conjuguée du spermatozoïde et de l’ovule. Même en politique, il peut être considéré comme le père de l’Europe, lui l’Allemand qui écrit en français et propose aux souverains de son temps des projets transnationaux inédits. C’est un homme qui annonce les Lumières, un savant qui correspond avec toute l’Europe, un encyclopédiste à la curiosité insatiable : philologue, il est capable de recopier le Notre Père chrétien en plus de cinquante langues ; il s’intéresse aussi bien à l’histoire, au droit, à la chimie qu’à la musique – d’ailleurs, saviez-vous que Bach composait ses fugues d’après les règles du calcul combinatoire de Leibniz ? Il est le prototype de l’esprit universel, qui jette sans arrêt des ponts, fondés sur la raison, entre les peuples et entre les disciplines. À un moment de sa vie, Leibniz échange des lettres avec des jésuites installés en Chine, car, dans une visée œcuménique, il est favorable à l’évangélisation de ce pays. Les jésuites lui envoient un manuscrit écrit en chinois archaïque, que les contemporains n’arrivent pas à décrypter. Eh bien, Leibniz, lui, parvient à le déchiffrer, et c’est au cours de ce travail qu’il découvre l’alphabet binaire (les suites de 0 et de 1) qui sert aujourd’hui de base au fonctionnement de nos ordinateurs !