Les clés d’un classique

Comment justifier l’existence du mal ? La réponse de Leibniz

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Comment justifier l’existence du mal ? La réponse de Leibniz

Leibniz. © Illustration : William L pour PM ; photo, droit d’inspiration : © Domaine public

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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine « Comment bien se disputer ? », en kiosque le 26 mars 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Juriste, diplomate, théoricien de l’optimisme dans un siècle marqué par les guerres de Religion, Leibniz s’emploie à changer le regard de ses contemporains sur le scandale du mal en le rationalisant. Il se fait ainsi le défenseur de Dieu dont il cherche à justifier la bienveillance. Itinéraire d’un penseur génial, surnommé « l’intelligence de l’Europe ».

 

En janvier 1672, Leibniz est envoyé à Paris par l’électeur de Mayence. Sa mission est de faire parvenir à Louis XIV un mémoire intitulé Projet de conquête de l’Égypte qu’il a écrit afin de convaincre le roi de France de ne pas faire la guerre à l’Allemagne, d’affaiblir les Hollandais en coupant la route commerciale des Indes d’où ils tirent une grande partie de leur puissance, et de participer du même coup à la lutte contre l’Empire ottoman. Cette mission échoue – Louis XIV préférant faire directement la guerre aux Hollandais –, mais Leibniz ne s’en offusque pas. Car il décide de rester quatre années à Paris, considéré comme la capitale intellectuelle du monde. Son séjour est pour lui l’occasion de rencontrer des savants (tel Huyghens), des philosophes (tel Malebranche), des théologiens (tel Bossuet), de satisfaire son goût des rencontres et du syncrétisme. Doté d’une intelligence supérieure et précoce – il apprend le latin tout seul à 8 ans et entre à l’Université à 15 ans ! –, Leibniz n’aura de cesse de rassembler les spéculations théoriques les plus diverses dans un système de pensée capable de concilier les idées anciennes (celles d’Aristote ou de la scolastique) avec les idées modernes (les rationalismes de Descartes ou de Spinoza). Considéré comme « le dernier génie universel », fierté de l’Allemagne comme Descartes l’est de la France, fondateur de l’Académie des sciences de Berlin, il est l’auteur d’une œuvre vertigineuse de plus de 200 000 pages, disséminée dans des essais souvent courts, des lettres, des dialogues, des articles scientifiques qui forment autant de perles pour nous guider dans la pensée de celui que Gilles Deleuze considérait être l’incarnation de « la pensée baroque par excellence » (Le Pli, 1988).

Ainsi soit la Théodicée

Comment ne pas se perdre dans cette œuvre aux mille entrées ? En en dévoilant le motif central. Leibniz veut réconcilier son époque meurtrie par les derniers feux des guerres de Religion car il est convaincu que la Création est bonne et donc que le mal est relatif. Or justifier Dieu peut se dire en un mot, que Leibniz invente en 1696 : « Théodicée », qui donnera son titre au seul livre d’importance paru de son vivant, en 1710, et rédigé en français, langue diplomatique : les Essais de Théodicée (sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal). Son écriture relève de l’anecdote : lisant dans son salon, publiquement, des extraits de l’œuvre de Pierre Bayle, la fille du prince-électeur de Hanovre, Sophie-Charlotte, aurait demandé à Leibniz ce qu’il pouvait opposer aux passages sceptiques du philosophe contenus dans son Dictionnaire historique et critique (1697), en particulier dans l’article « Rorarius ».

La Théodicée sera la réponse la plus aboutie à cette demande que, malheureusement, ni la princesse Sophie-Charlotte, décédée en 1705, ni Pierre Bayle, mort en 1706, ne pourront lire. Mais que contient ce chef-d’œuvre de la pensée baroque ? Une réponse savante à ce constat dérangeant que le mal met en péril la cohérence des trois attributs essentiels de Dieu : son omniscience, son omnipotence et sa parfaite bienveillance. Car, explique Bayle dans l’article « Manichéens » de son Dictionnaire, soit Dieu ne veut pas le mal mais ne peut l’empêcher et alors il n’est pas omnipotent, soit il le peut mais ne le veut pas et alors il n’est pas parfaitement bienveillant. D’où il faut conclure que « la raison est forcée d’avouer qu’elle ne sait comment accorder l’existence du mal avec les perfections infinies de Dieu ». Or cette critique du sceptique français appelle une réponse d’autant plus pressante qu’elle ouvre la voie à l’athéisme. Bayle, pourtant protestant comme Leibniz, fait d’ailleurs de sérieuses concessions aux athées. Il considère ainsi que, contrairement à ce qu’affirmait Locke à l’égard de leur manque de fiabilité (parce qu’ils ne peuvent jurer sur aucun texte sacré), leur moralité n’est pas moindre que celle des croyants ? Leibniz s’attelle donc à la tâche ardue de contrer Bayle. Comment ? En mobilisant tout son système philosophique…

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