Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Entre amis, en famille ou dans le couple, comme dans la sphère publique et médiatique, il arrive souvent que le ton monte et que les invectives prennent la place des arguments. Alors, peut-on confronter ses points de vue sans basculer dans le pugilat, défendre la nuance sans mollir et affronter un adversaire sans en faire un ennemi ? Voici le sujet du grand dossier de ce numéro, qui invite à renouer avec l’art de la dispute !
Je déteste la dispute.Je pense sincèrement que ceux qui pratiquent la dispute comme un sport quotidien sont des connards et des imbéciles.Pardonnez mon langage…
La variabilité extrême de la pluviométrie et des températures, en France au mois de février mais aussi partout dans le monde, nous oblige-t-elle à…
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“Pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant” Emmanuel Macron, lors d’un discours sur la dissuasion nucléaire, le 2 mars 2026 à l’île Longue.“Rien n’est plus méprisable que le respect fondé sur la crainte…
Forgée au début des années 2000, la notion de « liberté cognitive » revient aujourd'hui sur le devant de la scène alors que se…
Retrouvez les vidéos des séances du séminaire du Collège de France consacré à l’« Histoire des systèmes de pensée de l’Inde ».
Subir la logorrhée d'un interlocuteur, très peu pour vous ? Et pourtant, parfois, vous ne pouvez pas éviter d'être « tunnelisé »… Octave Larmagnac-Matheron vous explique comment en voir le bout.
Alors que les États-Unis multiplient les violations du droit international, en Iran et ailleurs, faut-il en conclure que ce système mis en place à…
Alors que l’on s’interroge sur la capacité du régime théocratique à résister aux bombardements, le politiste iranien Amirpasha Tavakkoli, qui…
La crise actuelle montre l’importance stratégique de ce verrou du golfe Persique pour la « civilisation carbone » et rappelle la…
Certains hauts dirigeants de la dictature iranienne – mais aussi des dissidents – ont trouvé dans le philosophe des Lumières matière à…
Jordan Bardella samedi, Jean-Luc Mélenchon dimanche. Le week-end du 28 février, les chefs du RN et de LFI se sont opposés à distance lors de…
Nous sommes de plus en plus nombreux à éviter de nous exposer au soleil. Mais à force de vouloir sauver notre peau, ne développons-nous pas une…
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LE DILEMME DE PIERRE-EMMANUEL« J’ai une amie proche qui, lorsque nous nous voyons, se sent systématiquement obligée de vanter pendant de…
C’est un livre important que publient Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko. En sillonnant depuis 2022 l’Ukraine en guerre, ces penseurs…
ChatGPT est peut-être l’entité non humaine à laquelle les humains ont posé le plus de questions, non seulement pratiques mais sur le sens de la…
Parler de sciences avec des mots et non des chiffres et des équations sans être rébarbatif, est-ce une mission impossible ? Pas si l’on…
Autour d’une table – entre amis, en famille ou dans le couple – comme dans la sphère publique et médiatique, il arrive souvent que le ton monte et que les invectives prennent la place des arguments. Alors, comment confronter ses points de vue sans basculer dans le pugilat, défendre la nuance sans mollir et affronter un adversaire sans en faire un ennemi ? C’est la question posée dans ce dossier qui invite à renouer avec l’art de la dispute ! Parcours de ce dossier➤ Si les querelles et les polémiques saturent autant l’espace public, c’est peut-être que nous avons perdu le sens du dialogue – pas celui qui cherche le consensus à tout prix, plutôt celui qui permet d’étayer des désaccords. La « disputatio » a pourtant longtemps été enseignée dans les universités comme une discipline philosophique. N’est-il pas temps d’y revenir ?➤ Pour analyser la mécanique qui conduit à s’arc-bouter sur ses positions et fait capoter toute discussion, nous avons sollicité un expert de la « polarisation » : le philosophe et formateur néerlandais Bart Brandsma. Il nous explique comment faire baisser la pression en retrouvant le sens de l’intérêt commun. ➤ Dans l’intimité, une vaisselle pas faite ou des chaussettes qui traînent peuvent déclencher des tempêtes. Nous avons mené l’enquête auprès de la psychothérapeute Nicole Prieur, du philosophe Maxime Rovere et de l’écrivain Abel Quentin, tous trois spécialistes de la discorde, pour comprendre ce qui déraille et comment y remédier. ➤ Les philosophes ne sont pas les derniers à monter sur leurs grands chevaux ! De célèbres conflits sont restés dans les annales, comme celui qui a opposé Voltaire à Jean-Jacques Rousseau ou bien encore Jean-Paul Sartre à Maurice Merleau-Ponty. Des bisbilles dont nous exposons ici les tenants et les aboutissants.➤ Alain Finkielkraut, Gloria Origgi, Gaspard Koenig et Stéphanie Roza : nous les avons réunis, sûrs qu’ils auraient maille à partir. Ces quatre philosophes s’entendent néanmoins sur une chose : ils sont d’accord pour reconnaître les vertus de la dispute. Chacun livre d’ailleurs ici sa méthode pour faire fructifier les désaccords.➤ Et pour prolonger la lecture de notre dossier, nous vous proposons le texte intégral du Dialogue entre un prêtre et un moribond, du marquis de Sade, préfacé par la spécialiste du sulfureux auteur Stéphanie Genand. Si l’œuvre se présente comme un dialogue, il s’agit moins d’un échange que d’une polémique sur l’existence de Dieu.
La culture du « clash » permanent a détérioré la conversation publique. Mais au lieu de lui opposer l’idéal d’un échange rationnel et…
« Polémique », « querelle » ou « clash », les mots pour désigner la dispute varient en fonction de la…
Le philosophe Bart Brandsma a fait de la « polarisation » le sujet de sa réflexion – dans La Société polarisée (Payot, 2025) –…
C’est paradoxalement avec nos proches – partenaires, famille, amis, collègues – que nos disputes dégénèrent le plus. Afin de comprendre…
Le moteur de la philosophie, c’est peut-être le différend. Nicolas Tenaillon, professeur en classes préparatoires et auteur de L’Art d’avoir…
Gaspard Kœnig, Gloria Origgi, Stéphanie Roza et Alain Finkielkraut… Ces quatre philosophes sont de génération et d’orientation différentes, mais…
Pour prolonger la lecture de notre dossier, nous vous proposons de découvrir le Dialogue entre un prêtre et un moribond, du marquis de Sade. Pour…
Pour prolonger la lecture de notre dossier sur la dispute, nous vous proposons de lire le texte intégral du Dialogue entre un prêtre et un…
Antonio Damasio est une référence mondiale des neurosciences. S’appuyant sur la conception de l’unité du corps et de l’esprit chez Spinoza, il a…
Selon Proudhon, la propriété est inégalitaire et doit être éradiquée si l’on veut bâtir une société inclusive. Pour Marx, cela est vain si l’on n…
Au IVe-IIIe siècle avant notre ère, Épicure évoque l'existence des atomes et du principe d'inertie de Galilée.
Parfois, le vocabulaire de la philosophie est obscur. Nous vous aidons à y voir plus clair.
Juriste, diplomate, théoricien de l’optimisme dans un siècle marqué par les guerres de Religion, Leibniz s’emploie à changer le regard de ses…
Pour Leibniz, si le mal est présent dans le monde, ce n’est pas un désir de Dieu, mais plutôt sa volonté de le faire coexister avec le bien, afin…
Avec un récit magnifique, Le Souffle de la forêt (paru chez Arthaud), l'écrivaine Simonetta Greggio nous fait découvrir la vie dans les bois de la…
Comme j’aurais aimé que ce texte soit écrit plus tôt ! Si j’avais pu le lire avant, ma vie en aurait été adoucie. Je ne serai pas seule à refermer Vengeance de Laurence Devillairs en pensant ainsi. Son essai est d’abord un morceau de bravoure. Car « la société, la religion, le droit, la philosophie condamnent la vengeance. [La] sagesse la rejette, l’État la punit, la morale la réprouve ». Aussi le premier mérite du livre est-il d’alléger la culpabilité de tous ceux qui sont incapables de tourner la page. De qui, de quoi a-t-on envie de se venger ? Laurence Devillairs l’écrit d’entrée au « je » : « J’ai subi l’injustice. » L’injustice a ceci de singulier qu’elle relève à la fois d’une violence et de l’impossibilité pour la victime d’être reconnue comme telle, ce qui constitue « le plus douloureux des désespoirs ». Soit qu’on ne la croira pas (c’est le cas de la majorité des enfants abusés), soit qu’on lui imputera la responsabilité de la violence qu’elle subit (comme le Monte-Cristo de Dumas). Travestissant toujours la vérité, l’injustice demeure impunie. « Elle rend la blessure irréversible. »Une pulsion de vieLa philosophe mène son récit en terrain personnel mais sans jamais préciser la nature de l’injustice ou des injustices qu’elle a subies. À l’ère des révélations littéraires en série, le dispositif a de quoi surprendre mais il permet à l’autrice de légitimer son propos : les offenses perpétrées contre sa personne l’intéressent moins que leur effet – la dévastation existentielle qui l’a (presque) défaite de sa capacité d’agir. C’est là où se venger devient salvateur : en ourdir l’idée signe, chez la victime, le refus de son propre anéantissement. Pulsion de vie et non de mort, la vengeance « refuse […] d’abandonner le monde aux mains du mal ». Ainsi existe-t-il « une vengeance juste, motivée non par la haine mais par la revendication de l’irréparable de l’offense », et Laurence Devillairs entend bien lui faire, en philosophe, une place dans la définition même de la justice. La vengeance n’est pas la loi du talion, rappelle-t-elle, et il faut entendre « œil pour œil, dent pour dent » comme un ajustement de la peine au dommage causé : celle encourue par l’agresseur ne pourra pas être davantage que l’œil ou la dent arrachée. Un cadre de justiceL’originalité du propos de Devillairs est d’envisager la vengeance dans un cadre juridique non pas en termes de conséquences pour le puni et l’ordre social, mais pour le vengeur. Il s’agit de « permettre à la justice des tribunaux de faire droit à la dimension éthique du mal subi ». La réflexion intéresse d’autant plus que la philosophe est catégorique : nul besoin de passer à l’acte – c’est heureux –, le désir de vengeance suffit. Relevant d’« une émotion éthique », ce désir de vengeance agit, d’une part, comme l’indicateur que l’offense est irréparable et, d’autre part, comme le moyen pour l’offensé de continuer à vivre malgré sa blessure. Le dessein du vengeur en puissance n’est donc pas de rendre son dû à son agresseur mais de se libérer en assumant le refus du pardon. Une libération qui permet au vengeur en puissance de recouvrer le pouvoir d’être soi. La philosophe règle enfin son compte à ce qu’elle nomme « la religion de la positivation obligatoire » : les injonctions à la résilience, à la réparation et, en premier lieu, au pardon, qui somment la victime de « prendre en charge tout un processus de dépassement de l’injustice et renoncer à la revendication de son caractère irréparable ». Vengeance n’est donc pas un livre de vengeance – ce qu’il aurait pu être – mais un essai sur le désir de vengeance – ce qui le rend bien plus puissant.
Classique décisif sur la domination et l’aliénation des femmes, Le Deuxième Sexe fait son entrée dans la prestigieuse collection de La Pléiade,…
C’est un (bon) plat mitonné que l’on sert au repas. C’est un fruit ou des victuailles que l’on tend à qui a faim. Nourrir autrui : cet acte semble si banal que l’on oublie d’en interroger le sens. Tel est le sujet dont s’empare Joëlle Zask, qui s’est fait connaître d’un public élargi avec son ouvrage sur les mégafeux (Quand la forêt brûle, 2019). Pour la philosophe, donner à manger à qui en éprouve le besoin est le « premier devoir », un impératif éthique indépassable. Mais ce n’est pas qu’une histoire de ventre à remplir. Il convient de distinguer ce qui a trait aux « aliments » et ce qui relève de la « nourriture » : si les aliments ingérés maintiennent en vie un organisme, quitte à nuire à sa santé, la nourriture est ce qui permet de « faire grandir » un individu, aussi bien physiquement (pour un enfant) que spirituellement (pour tout le monde). Le geste de donner à manger est pleinement social : dans un rapport fait d’attention et d’échanges, le donateur et le donataire interagissent, apprennent à se connaître mutuellement. Il s’agit d’une authentique « expérience », terme clé que Zask reprend à John Dewey, figure du pragmatisme américain : une expérience est un processus qui me forge, me transforme. Nourrir, c’est donc éduquer au-delà du seul goût ; c’est favoriser le développement et « l’indépendance » de qui mange avec soi.La première pierre de l'édifice socialDans cet ouvrage accessible et vivant, Zask dessine les contours d’un « art de bien donner à manger », un art qui ne se limite pas à un programme diététique – à choisir les aliments en fonction du Nutri-Score. Bien donner à manger aux enfants, par exemple, c’est les faire participer activement aux repas, là où nos cantines en self-service robotisent et désincarnent ce moment. Bien donner à manger aux aînés dépendants – chapitre poignant –, ce serait les guider et les accompagner discrètement dans cet acte devenu parfois pénible. Loin d’être une question anecdotique, la nourriture et la manière de la dispenser constituent « la première pièce de l’édifice social », d’où la nécessité de remettre du lien et du sens dans l’assiette.
Il y a les livres fins, spirituels, amusants, et il y a les livres formidables. Ceux qu’on a envie d’offrir à tous ses amis, qui s’y reconnaîtront tous. Lancé comme un stand-up, le projet de J’en fais toute une histoire est simple : recenser les rêves, les contradictions, le présent et le passé d’une New-Yorkaise de 60 ans au début du XXIe siècle. Tous les sujets qu’on imagine y passent : la chirurgie esthétique (ou pas), les sacs à main, les ados odieux, les régimes inutiles. Mais Ephron montre qu’avec du talent, et son art du récit inouï, rien ne s’épuise. Si la subtilité avait cours au prix de l’or, ce texte vaudrait une fortune. Et si rire était un péché, il serait mis à l’index. Ne sous-estimez pas, en effet, « la tension qu’une personne peut créer dans une maison en servant des nems qu’elle a mis des heures à préparer, et qui sont loin d’être aussi bons que ceux d’un restaurant chinois ». Rappelez-vous que « les [petits] sacs de soirée, pour des raisons que seul un marxiste peut comprendre, coûtent encore plus cher que les sacs ordinaires ». Et méfiez-vous de ce jour où vous croirez « avoir fait le tour des soins de beauté », car à tout instant « un nouveau peut surgir de nulle part ». C’est léger, mais jamais superficiel. À l’instar de cette couleur « qui ne va avec rien et va donc, à un niveau plus profond, avec tout », ou de cet adage digne de Cioran – s’il avait connu Sex and the City : « Je me dis parfois que de ne plus devoir se soucier de ses cheveux est l’avantage secret de la mort. »Nous détourner de notre finitudeQue notre divertissement prenne la forme d’un brushing, de la peur de croiser son ex au supermarché ou de dégoter le meilleur strudel de Manhattan, il s’agit toujours et encore, merci Pascal, de nous détourner de notre finitude. On peut ainsi lire ce livre comme un manuel de stoïcisme ; dont la première leçon serait d’écrire sur ses malheurs : « Quand vous racontez [aux gens] que vous avez glissé sur une peau de banane, vous les faites rire volontairement. Vous étiez la victime de la blague, vous en voilà le héros. » Une liste finale intitulée Ce que je regrette de ne pas avoir su aurait pu changer bien des vies. La preuve (au hasard) : « N’achetez aucun vêtement cent pour cent laine même s’il vous paraît très doux et ne vous gratte pas plus que ça quand vous l’essayez dans le magasin. » Irrésistible.
De la cécité, la plupart des voyants ne savent « à peu près rien ». Leur regard ignorant réduit en général l’existence des aveugles et déficients visuels à une vie amputée. C’est contre cette vision – source de souffrance souvent intériorisée par les personnes non- ou malvoyantes – qu’écrit Michel Terestchenko. Doté lui-même d’yeux fonctionnels, il explore la non-voyance en s’appuyant « uniquement » sur des ouvrages d’aveugles et sur les réflexions des aveugles avec lesquels il a noué pendant des années des liens. Le philosophe prend soin de montrer la diversité des conditions que le mot de cécité recouvre. L’aveugle de naissance ne vit pas la même chose que l’individu devenu aveugle, même si les deux rencontrent des difficultés semblables face à un monde souvent inhospitalier. La vue, sens de l'indifférence et de la distractionPlus profondément, les aveugles doivent apprendre à vivre « dans une réalité […] qui apparaît pour disparaître, lorsque plus aucun son ni aucun parfum n’en signalent la présence », dans un monde « frapp[é] d’intermittence » où la permanence ne va pas de soi. S’ouvre en même temps, non le vide, mais une « présence particulièrement intense » et une « attention accrue aux êtres ». Hégémonique, la vue est pour Terestchenko « le sens de l’indifférence et de la distraction » : le voyant voit les choses sans les voir vraiment. Pour l’aveugle qui se repère par écholocation, au contraire, « la perception est une rencontre entre des entités vivantes, chargées de vibrations ». Bref, si la cécité peut être une « catastrophe existentielle conduisant à la dépendance », l’existence non voyante apparaît ici comme « une existence riche et entière […] totalement ignorée » dans nos sociétés. Alors que les troubles de la vision se multiplient dans une France vieillissante, il est urgent, pour Terestchenko, de « changer le regard des voyants ».
Un pays « oriental » par nature étranger aux aspirations des peuples européens ? Telle fut la vision de l’Empire perse que propagèrent plusieurs écrivains occidentaux, dont Gobineau et Renan. Présent à Téhéran lors de la Révolution islamiste de 1979, Foucault évoqua la quête d’une « spiritualité politique » oubliée en Occident. L’Iran a longtemps porté le poids d’une altérité radicale. Dans l’histoire iranienne, cependant, les étapes du passage à la modernité sont plus universelles qu’il n’y paraît. Telle est la thèse de ce livre écrit par une philosophe française spécialiste des Lumières et un politiste d’origine iranienne. Leur enquête historique et intellectuelle parcourt les grands moments de l’histoire moderne de l’Iran depuis la révolution de 1906, en creusant le lent cheminement des idées modernes et la résistance qu’elles suscitent.Premier État musulman à se doter d'une constitutionPremier État du monde musulman à connaître une évolution constitutionnaliste, l’Iran a paradoxalement plongé en 1979 dans une dictature théocratique. S’il y a une spécificité iranienne, elle réside dans le poids et l’évolution du clergé chiite. Menacée dès la fin du XIXe siècle par la crise d’une monarchie séculaire, cette caste religieuse rebâtit son identité et sa doctrine sur le rejet de toute influence occidentale, à commencer par l’aspiration aux libertés publiques. Le XXe siècle relance la créativité des mollahs : ils se nourrissent autant de l’idéologie des Frères musulmans sunnites que de la pensée réactionnaire de l’Occident. Surtout, ils se servent de l’antisémitisme moderne, dopé par l’antisionisme à partir de 1947, comme d’un formidable catalyseur. Ce livre montre que l’islamisme des mollahs appartient de plein droit à la même famille idéologique antimoderne que l’extrême droite européenne. Dans l’actuel conflit planétaire entre héritiers et détracteurs des Lumières, ce qui se joue en Iran apparaît comme une étape décisive.
Dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960) de Harper Lee, un jeune homme noir, Tom Robinson, est accusé à tort d’avoir violé une femme blanche. Son avocat a beau démontrer son innocence, il est condamné à mort. Pour la philosophe anglaise Miranda Fricker, il s’agit d’un cas typique d’injustice testimoniale : Tom Robinson est mort non pas en raison de preuves (inexistantes) mais en raison de stéréotypes occultant son témoignage. Un préjudice collectifElle développe ce concept dans cet ouvrage de 2007 enfin traduit, où elle ne se contente pas d’affirmer que le savoir exprime un certain pouvoir, dans les pas de Michel Foucault. Plus moderne que postmoderne, elle conserve audacieusement le critère de vérité pour faire la différence entre un discours simplement mal informé et un discours discrédité en raison d’un « pouvoir identitaire » porteur de préjugés. De même, le discours des femmes est souvent jugé trop « intuitif », ou celui des porteurs d’accent trop stupide. L’injustice épistémique (relative au savoir) nourrit ainsi d’autres injustices, politiques ou économiques. Son préjudice n’est pas qu’individuel, il est collectif : il prive la société de connaissances cruciales. Rendre intelligible ce que l'on vitMais pour pouvoir être écouté, encore faut-il pouvoir formuler son expérience marginalisée, poursuit l’autrice avec un second concept clef : l’injustice herméneutique. À l’instar d’une femme ignorant la notion de harcèlement sexuel pour décrire et dénoncer celui qu’elle subit sur son lieu de travail, les dominés souffrent de « représentations inadéquates, si bien qu’ils peinent à rendre intelligible ce qu’ils vivent ». Typique de la philosophie analytique, la froide clarté du texte se réchauffe avec l’incitation à développer des « vertus épistémiques » afin de rendre justice aux paroles injustement dénigrées.
Ils représentent les trois quarts des suicides, cumulent les agressions, les addictions, les échecs scolaires, les diagnostics psychiatriques – et pourtant, on ne les entend pas. Les hommes ne parlent pas. Alors que le débat public s’est cristallisé autour de la seule question de la domination, le psychanalyste Kevin Hiridjee prend le parti déconcertant de déplacer le regard vers une zone d’ombre autrement plus instable, l’angoisse. Un garde-à-vous permanentSa thèse est nette : si les hommes sont si souvent incompréhensibles, fuyants, arrogants, voire brutaux, c’est surtout par terreur, une terreur archaïque et double. L’angoisse phallique freudienne classique d’abord, cette peur de ne pas être à la hauteur et qui se retourne en mépris des femmes – car il est plus facile de disqualifier l’autre que d’affronter sa propre fragilité. Mais, surtout, et c’est là le cœur du livre, l’angoisse narcissique d’indifférenciation : puisque le garçon naît du corps d’une femme, il doit s’en arracher violemment et réussir à ne plus être femme pour exister comme homme. C’est cette identité construite en creux qui condamne le masculin à un garde-à-vous permanent, une peur panique d’être réabsorbé par l’origine. La virilité est un cri étoufféMobilisant les travaux des psychanalystes Robert Stoller et Melanie Klein ou de l’anthropologue Françoise Héritier, Hiridjee s’appuie surtout sur sa pratique clinique où, dans l’intimité du cabinet, il voit régulièrement s’effondrer des hommes qui semblaient sûrs d’eux-mêmes. Sans verser dans l’absolution ni dans l’accablement, son essai invite à se mettre à l’écoute de ce cri étouffé qu’est la virilité tapageuse. Apprendre à entendre ce mutisme, ce n’est pas seulement poser un diagnostic mais se donner enfin les moyens de comprendre et de désarmer la violence.
L’amour est illusoire, il fait mal, il est fini... Entre la sociologie du désenchantement et les dénonciations de #metoo – qui voit en Éros « le plus grand esclavagiste » de l’histoire –, l’amour semble frappé d’opprobre aujourd’hui. Mais ce diagnostic annonce-t-il son agonie ou, comme le pense Emanuele Coccia, sa mutation vers une nouvelle forme de modernité ? Pour lui, en effet, nous ne sommes pas modernes par nos seules prouesses techniques, mais surtout parce que nous avons fait de l’amour le moteur de notre rapport au monde. C’est ce que montre la famille, laboratoire emblématique de cette transformation depuis qu’elle s’est affranchie du modèle « généalogique » et patriarcal jadis voué à la transmission du nom et du capital pour devenir un véritable « projet », c’est-à-dire une communauté d’affection choisie où la parenté n’est plus biologique. Un amour cosmiqueCependant, Coccia ne limite pas l’amour à la sphère privée mais il en fait une force cosmique : il refuse la séparation entre l’amour des personnes et celui des choses, afin de voir Éros partout, « mêlé à la matière » qui nous entoure. Nos activités quotidiennes sont des actes d’amour déguisés. Le travail ? Une passion infinie pour transformer le réel et y « injecter du bien ». Le tourisme ? Une déambulation dans un « amour fossile », où les bâtiments d’une ville sont les sédiments concrets des ferveurs passées de ceux qui les ont érigés, préservés et transmis jusqu’à nous. Mais si l’amour édifie les cités, il sculpte aussi l’individu. Loin d’un simple réconfort, il consiste en cette « puissance de métamorphose plastique » qui nous dessaisit de nous-mêmes et sculpte notre âme, car il est capable de changer notre identité et de lui donner une orientation nouvelle. Voici donc un essai surprenant qui refuse le cynisme ambiant et fait de l’amour non plus une expérience parmi d’autres mais la texture même du réel. Reste qu’en l’étendant aux moindres recoins de l’existence, on finit par se demander si c’est encore bien de lui qu’il s’agit.
Avec La Corde au cou, le cinéaste Gus Van Sant adapte un fait divers des années 1970 comme un « film d’époque qui parle d’aujourd’hui »,…
Puisant son inspiration chez les Antiques, Jean-François Sivadier compose une partition impétueuse qui déroule la lignée maudite des Atrides. Une…
La Maison européenne de la photographie consacre une rétrospective à Dana Lixenberg, reconnue pour ses portraits de personnalités en grand format,…
Question de Léo, 9 ans.
Dix ans que la chanteuse, musicienne et performeuse canadienne Peaches n’avait pas sorti d’album, bien qu’elle ait fait l’objet d’un…