“Traité de l’amour moderne”, d’Emanuele Coccia : Éros en orbite

Une recension de Frédéric Manzini, publié le

L’amour est illusoire, il fait mal, il est fini... Entre la sociologie du désenchantement et les dénonciations de #metoo – qui voit en Éros « le plus grand esclavagiste » de l’histoire –, l’amour semble frappé d’opprobre aujourd’hui. Mais ce diagnostic annonce-t-il son agonie ou, comme le pense Emanuele Coccia, sa mutation vers une nouvelle forme de modernité ? Pour lui, en effet, nous ne sommes pas modernes par nos seules prouesses techniques, mais surtout parce que nous avons fait de l’amour le moteur de notre rapport au monde. C’est ce que montre la famille, laboratoire emblématique de cette transformation depuis qu’elle s’est affranchie du modèle « généalogique » et patriarcal jadis voué à la transmission du nom et du capital pour devenir un véritable « projet », c’est-à-dire une communauté d’affection choisie où la parenté n’est plus biologique. 

Un amour cosmique

Cependant, Coccia ne limite pas l’amour à la sphère privée mais il en fait une force cosmique : il refuse la séparation entre l’amour des personnes et celui des choses, afin de voir Éros partout, « mêlé à la matière » qui nous entoure. Nos activités quotidiennes sont des actes d’amour déguisés. Le travail ? Une passion infinie pour transformer le réel et y « injecter du bien ». Le tourisme ? Une déambulation dans un « amour fossile », où les bâtiments d’une ville sont les sédiments concrets des ferveurs passées de ceux qui les ont érigés, préservés et transmis jusqu’à nous. Mais si l’amour édifie les cités, il sculpte aussi l’individu. Loin d’un simple réconfort, il consiste en cette « puissance de métamorphose plastique » qui nous dessaisit de nous-mêmes et sculpte notre âme, car il est capable de changer notre identité et de lui donner une orientation nouvelle. Voici donc un essai surprenant qui refuse le cynisme ambiant et fait de l’amour non plus une expérience parmi d’autres mais la texture même du réel. Reste qu’en l’étendant aux moindres recoins de l’existence, on finit par se demander si c’est encore bien de lui qu’il s’agit.

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