Au carrefour des livres
Riccardo Ciavolella-Emanuele Coccia : penser l’ici depuis l’ailleurs
L'homme ailé ; L'ange déchu ; Vers la lumière ; Ange marchant (autres titres) entre 1890 et 1895. Peinture à l’huile, carton. Sans cadre : H. 24 ; L. 33.5 ; avec cadre : H. 41 ; L. 50; Musée des beaux-arts de Bordeaux. Odilon Redon © Bridgeman
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Cet article est issu du numéro 175 de Philosophie magazine « Y a-t-il des bons et des méchants ? », en kiosque le 30 novembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Besoin d’évasion en cette fin d’année ? Alors que l’anthropologue Riccardo Ciavolella nous invite à nous rendre dans les lieux les plus improbables de la Terre, de Pétaouchnok à la pampa, le philosophe Emanuele Coccia nous entraîne dans le ciel pour explorer la société des anges. Dans les deux cas, le détour par l’ailleurs, réel ou imaginaire, est le plus court chemin pour interroger l’ici et maintenant.
Le périple commence… nulle part. Anthropologue au CNRS, Riccardo Ciavolella intrigue d’emblée avec son titre énigmatique, Pétaouchnok(s). On connaît l’expression au singulier : aller à Pétaouchnok, c’est se rendre dans un endroit paumé. Mais au pluriel ? C’est tout l’objet du livre : Ciavolella s’intéresse à des lieux du globe qui, à la différence de Pétaouchnok, sont bien réels – il est possible de les situer sur une carte – mais qui sont devenus des « métaphores » ou des « stéréotypes » évoquant précisément l’idée de bout du monde. Un « atlas imaginaire » nous fait découvrir à tour de rôle ces localités et ces contrées qui charrient bon nombre de fantasmes. Si certaines sont connues, par exemple la Sibérie, la pampa ou Tahiti, d’autres le sont nettement moins : on pose ainsi ses valises à Peräseinäjoki en Finlande ou à Tweebuffelsmeteenskootmorsdoodgeskietfontein en Afrique du Sud (garanti sans faute de frappe). Le parcours distingue deux catégories de lieux : il y a d’abord ceux qui, dans les différentes langues et cultures du monde, sont synonymes d’exotisme absolu, de nature sauvage, d’« éloignement maximal », comme c’est le cas avec la Patagonie. Il y a ensuite les lieux qui sont considérés comme des symboles de « l’insignifiant », souvent des villages perdus et moqués – c’est le cas de Podunk, bourgade du Connecticut perçue comme l’emblème de l’Amérique rurale et profonde. À chaque étape, s’abreuvant à des sources variées, Ciavolella détaille comment ces endroits sont devenus autant de petites mythologies, en pointant souvent le décalage qui peut s’instaurer entre l’imaginaire et le réel. Longtemps tenue pour un Eldorado africain, la ville malienne de Tombouctou – métaphore du bout du monde dans de nombreuses langues – sembla sans intérêt au premier aventurier français qui s’y aventura, René Caillé (1799-1838)… Ainsi sont les Pétaouchnoks : ils condensent et suscitent un désir d’ailleurs qui peut s’avérer sans rapport avec la réalité. Le livre, néanmoins, donne envie d’aller (les) voir.