Entretien
Jacques Lévy : “L’injustice spatiale n’est pas là où l’on pense”
Jacques Lévy. © Bertrand Gaudillère/item
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Si nous fantasmons la France périphérique, il n’en reste pas moins que notre pays est devenu une « société géographique ». Encore faut-il avoir les bonnes clés pour la comprendre. Entretien contre les idées reçues avec Jacques Lévy, qui vient de faire paraître une Géographie du politique (Odile Jacob, 2022).
En mesurant la forte corrélation entre le vote pour le Rassemblement National (RN) et l’éloignement par rapport aux métropoles, le commentaire médiatique rend compte, une nouvelle fois, d’une France périphérique pauvre, délaissée, en colère. Qu’en pensez-vous ?
Jacques Lévy : Tout d’abord, on note que les clivages électoraux liés à la géographie sont devenus plus importants que ceux liés aux catégories socioprofessionnelles, aux niveaux de diplôme ou aux tranches d’âge. Nous avons découpé le pays selon huit gradients d’urbanité attribués aux localisations selon la taille de l’aire urbaine et sa position (centre, banlieue et périurbain), soit une échelle qui part de Paris intra muros jusqu’aux zones qui ne sont dans aucune aire urbaine et qui constituent 6% de la population. Si nous regardons les résultats du second tour, nous constatons qu’Emmanuel Macron totalise 85,1% des voix à Paris. Et, plus nous descendons dans les gradients d’urbanité, plus les scores des deux candidats [avec Marine Le Pen] s’équilibrent. Vous parlez d’un vote RN corrélé à un éloignement par rapport aux métropoles, mais ce n’est que partiellement vrai : il apparaît déjà dans les espaces périurbains des métropoles. Est-ce qu’il s’agit déjà là d’une périphérie ? La rhétorique de la « France d’en bas » veut à tout prix extraire le périurbain des grandes villes, comme s’il suffisait de sortir des limites du centre pour basculer dans un autre monde précaire, dominé et délaissé. Mais le périurbain, où Marine Le Pen a réalisé de très bons scores, est le type de localisation où il y a le moins de pauvres en France. Ces derniers se concentrent précisément dans les centres-villes et les banlieues proches des grandes villes. Le périurbain est constitué d’anciennes communes rurales, et l’essentiel de la croissance démographique depuis les années 1970 s’y localise tandis que la banlieue a un peu progressé et que les centres ont fluctué. Il existe aussi des espaces en déclin où le RN a fait de très bons scores, comme les anciens bassins miniers du Nord et de l’Est, et des campagnes éloignées des villes. Mais ces zones sont peu peuplées. Une grande partie des électeurs du RN se situe donc dans des aires qui ne sont pas du tout en déprise.
“Les clivages électoraux liés à la géographie sont devenus plus importants que ceux liés aux catégories socioprofessionnelles”