“Ce que les hommes ne disent pas”, de Kevin Hiridjee : les mâles mis à mal

Une recension de Frédéric Manzini, publié le

Ils représentent les trois quarts des suicides, cumulent les agressions, les addictions, les échecs scolaires, les diagnostics psychiatriques – et pourtant, on ne les entend pas. Les hommes ne parlent pas. Alors que le débat public s’est cristallisé autour de la seule question de la domination, le psychanalyste Kevin Hiridjee prend le parti déconcertant de déplacer le regard vers une zone d’ombre autrement plus instable, l’angoisse. 

Un garde-à-vous permanent

Sa thèse est nette : si les hommes sont si souvent incompréhensibles, fuyants, arrogants, voire brutaux, c’est surtout par terreur, une terreur archaïque et double. L’angoisse phallique freudienne classique d’abord, cette peur de ne pas être à la hauteur et qui se retourne en mépris des femmes – car il est plus facile de disqualifier l’autre que d’affronter sa propre fragilité. Mais, surtout, et c’est là le cœur du livre, l’angoisse narcissique d’indifférenciation : puisque le garçon naît du corps d’une femme, il doit s’en arracher violemment et réussir à ne plus être femme pour exister comme homme. C’est cette identité construite en creux qui condamne le masculin à un garde-à-vous permanent, une peur panique d’être réabsorbé par l’origine. 

La virilité est un cri étouffé

Mobilisant les travaux des psychanalystes Robert Stoller et Melanie Klein ou de l’anthropologue Françoise Héritier, Hiridjee s’appuie surtout sur sa pratique clinique où, dans l’intimité du cabinet, il voit régulièrement s’effondrer des hommes qui semblaient sûrs d’eux-mêmes. Sans verser dans l’absolution ni dans l’accablement, son essai invite à se mettre à l’écoute de ce cri étouffé qu’est la virilité tapageuse. Apprendre à entendre ce mutisme, ce n’est pas seulement poser un diagnostic mais se donner enfin les moyens de comprendre et de désarmer la violence.

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