Derrière les mots
“Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre” : politique de la virilité
© iStockphoto
Cet article est réservé aux abonnés.
Accusé d’avoir cédé au lobbying de la société Uber, Emmanuel Macron a dégainé l’arme de l’expression gaillarde – à la suite de celui qui l’a popularisée, Jacques Chirac. Mais il ne s’agit pas seulement de cacher sa gêne avec de la bonhommie, tant l’allusion à ses virils attributs est un classique en politique… et même en philosophie. Voyons ce qu’elle recouvre.
“Enfin un candidat qui a des couilles !”, de Trump à Poutine
À la différence d’Emmanuel Macron, Jacques Chirac n’a jamais utilisé cette expression (« Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ») en public. Chez Macron, face à des journalistes, elle devient une arme argumentative, voire un enjeu politique. C’était le cas avec Donald Trump, dont l’un des slogans était : « Finally Someone with Balls » (« Enfin quelqu’un qui a des couilles »). Pour le sociologue américain Michael Kimmel, auteur d’Angry White Men (Bold Type Books, 2013), c’est l’expression d’un mouvement réactionnaire face à la supposée puissance castratrice du « monstre » féministe. Le discours viriliste prône un retour à un ordre traditionnel marqué par la domination masculine, dont les « balls » sont évidemment l’emblème.
Dans une tribune au Monde, l’anthropologue Véronique Grappe-Nahoum montre que la féminisation de l’ennemi est une autre conséquence de cette rhétorique viriliste. Elle dresse un parallèle entre la violence de la stratégie militaire russe en Ukraine et la rhétorique machiste de Vladimir Poutine. Le 7 février dernier, celui-ci s’exclamait : « Ma belle, que cela te fasse plaisir ou non, il va falloir supporter. » L’invasion imminente du pays était décrite comme le viol d’une femme : « Dans le système de croyance poutinien, la domination politique et donc militaire s’exprime dans une culture machiste de la violence. » La cruauté prend le sens d’une performance sexuelle, justifiant la violence physique et morale. Les viols de guerre sont le paroxysme de cette rhétorique féminisant l’État attaqué. On impose par la force l’essence virile de l’agresseur.