Entretien

Jean-Claude Monod : “Macron, c’est l’Université en mode start-up”

Temps de lecture : 9 min

Manifestation intersyndicale nationale du jeudi 30 janvier 2022, ici à Toulouse, suite à l’appel à mobilisation du personnel éducatif contre les politiques sanitaires et la gestion de l’enseignement par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer

Manifestation intersyndicale nationale du jeudi 30 janvier 2022, ici à Toulouse, suite à l’appel à mobilisation du personnel éducatif contre les politiques sanitaires et la gestion de l’enseignement par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer. © Paul Roquecave/Hans Lucas/AFP

Cet article est réservé aux abonnés.

Dans un discours prononcé le 13 janvier dernier à l’occasion du 50e anniversaire du congrès de la Conférence des présidents d’université, Emmanuel Macron a esquissé des pistes de réforme de l’enseignement supérieur, en s’attaquant notamment au totem français de la (quasi-)gratuité des études. Au-delà de la polémique politique, ces propos permettent d’ouvrir un débat philosophique sur les différents modèles d’Université possibles. Nous revenons sur ces déclarations avec Jean-Claude Monod, chercheur au CNRS et enseignant à l’École normale supérieure.

 

Emmanuel Macron a évoqué lors de son discours à la Conférence des présidents d’université l’idée d’une hausse des frais d’inscription. Cela vous a-t-il surpris ?

Jean-Claude Monod : Pas totalement, puisqu’il y avait déjà eu plusieurs signaux. D’abord, l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants non européens. Il y a également eu la fuite des « MacronLeaks », qui ont révélé l’intention de l’équipe du candidat Macron en 2017 d’augmenter ces frais d’inscription et d’instaurer un système de prêts étudiants. Enfin, un certain nombre de textes programmatiques sont parus sur la refonte de l’action publique, qui portaient spécifiquement sur le financement de l’Université et qui exprimaient l’idée d’une hausse des frais d’inscription. C’est donc un mouvement de fond, même s’il n’a pas encore été traduit dans une action législative. On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas un ballon d’essai pour un potentiel second quinquennat d’Emmanuel Macron.

 

Mais la question spécifique des frais d’inscription ne représente-t-elle pas un tournant ?

Si, cette question est très sensible dans les milieux universitaires et surtout étudiants et lycéens, car elle nous ramène à la grande mobilisation contre la loi Devaquet en 1986, lorsque le gouvernement de Jacques Chirac avait tenté d’augmenter ces frais et avait dû reculer face à l’ampleur du mouvement. C’est symbolique, mais aussi juridique et constitutionnel, puisque le préambule de la Constitution mentionne le fait que l’éducation secondaire et supérieure est gratuite.

“Macron voit l’enseignement supérieur comme une manne financière pour les banques […] Pour se justifier, il prétend que notre système est ‘beaucoup plus financé par l’argent public que partout dans le monde’, mais c’est faux !” Jean-Claude-Monod

 

Vous avez évoqué les “MacronLeaks”, qui ont révélé la volonté d’instaurer un système de prêts étudiants. Devrions-nous aller vers ce mode de financement ?

Certes, il s’agit « juste » d’échanges entre un économiste de l’équipe de Macron et le futur directeur de Paris Sciences et Lettres, mais cet échange est tristement symptomatique. Ce qui est frappant, c’est le cynisme de cette présentation de l’enseignement supérieur comme d’une manne financière pour les banques. Car mécaniquement, les prêts universitaires exploseront si les frais d’inscription sont augmentés. Mais une telle justification pour le profit du secteur bancaire n’est pas tenable devant l’opinion. D’où le recours à un pseudo-« argument » typiquement néolibéral : le système public-gratuit est censé être « un échec », il faudrait donc copier les systèmes où le financement privé et les frais d’inscriptions sont bien supérieurs au nôtre. Ainsi Emmanuel Macron déclare-t-il le 13 janvier que « nous avons un modèle qui est beaucoup plus financé par l’argent public que partout dans le monde ». C’est faux, c’est une véritable fake news ! La France est vraiment dans la moyenne des pays européens et des pays de l’OCDE. Nous ne sommes pas très loin de l’Allemagne, et les pays du nord de l’Europe ont un financement public plus important que la France. À l’échelle internationale, ce sont les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Chili où l’on trouve des ratios où le privé est très supérieur au financement public. Faut-il imiter ces pays ? C’est un débat politique – personnellement l’approche néolibérale me semble en pleine crise, comme on l’a vu au Chili – mais il faut le présenter comme tel et ne pas prétendre qu’on est le mouton noir, une exception absolue ultra-étatiste.

Cet article est réservé aux abonnés