Dossier/“Comment bien se disputer ?”

Comment rendre la dispute à nouveau féconde ?

Temps de lecture : 11 min

Comment rendre la dispute à nouveau féconde ?

Óscar et Ana dans la série Los Años Nuevos (2024), qui met en scène l’intimité d’un couple au fil d’une décennie. Capture d’écran de l’épisode 5. © Arte france

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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine « Comment bien se disputer ? », en kiosque le 26 mars 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La culture du « clash » permanent a détérioré la conversation publique. Mais au lieu de lui opposer l’idéal d’un échange rationnel et policé, peut-être serait-il plus fécond de renouer avec l’art oublié de la dispute cher à Aristote et à Thomas d’Aquin.

 

La scène se passe à l’aube dans un taxi à Berlin. Ana et Óscar, un couple de trentenaires espagnols (photo), sortent du Berghain, la fameuse boîte de nuit, où ils ont fêté le quatrième anniversaire de leur rencontre… et risqué de se perdre. Alors qu’Óscar a embrassé secrètement une inconnue, il se lance dans une crise de jalousie vis-à-vis de Jorge, un ami d’Ana avec qui il a découvert, en fouillant son téléphone, qu’elle avait de longs échanges. 

Ana : Quoi ? Excuse-moi, Óscar. Tu fouilles dans mon téléphone ?

Óscar : Je veux comprendre ce qui se passe. 

Ana : Il ne se passe rien ! 

Óscar : Tu te le tapes ?

Ana : Arrête ! Non, je le ferais si j’étais seule. Si je voulais être avec un autre, je te quitterais. 

Óscar : Je prends, je jette, c’est tout toi. 

Ana : Le problème dans notre relation, c’est moi. Pas ta méfiance…

Óscar : J’ai confiance en toi.

Ana : C’est pour ça que tu m’espionnes… Tu sais quel est le problème ? Pas que tu penses que je couche ailleurs mais que tu te méfies de moi ! Et quand j’essaie d’en parler, tu me regardes comme l’ennemie du couple. Celle qui le sabote. Comme si tu nous défendais contre moi. 

Extrait de la série Los Años Nuevos de Rodrigo Sorogoyen, ce dialogue met au jour quelques traits fondamentaux de la dispute. Si elle libère ressentiment et culpabilité, la dispute est aussi une scène où les protagonistes verbalisent leur désarroi et cherchent à « comprendre ce qui se passe », comme le dit Óscar. Dans ce taxi, Ana et lui formulent les non-dits : la très maladroite crise de jalousie d’Óscar – qui a le culot de soupçonner Ana d’infidélité au sortir de son incartade – permet à celle-ci, qui ignore ce qui vient de se passer, de lui faire comprendre qu’il ne lui fait pas confiance. La dispute n’est pas seulement un exutoire affectif, c’est un miroir réflexif. Avec la perspicacité d’un analyste, Ana fait ainsi entendre à Óscar qu’il en est venu à la con-sidérer comme « un ennemi du nous ». Résultat : Ana se sent délaissée, non pas au bénéfice de l’inconnue du Berghain, mais de cette instance idéale qu’elle est censée former avec Óscar et dont il se considère le gardien scrupuleux. Car, dans un couple, il n’y a donc pas seulement deux individus qui se font face mais le « nous » qu’ils constituent, un projet commun plein de promesses et de possibilités… La dispute est ici bien plus qu’un emportement passionnel incontrôlé : elle est une scène en forme de miroir où les individus, devenus acteurs de leur propre vie, font l’épreuve ritualisée de ce qui les tient et de ce qui les sépare.

L’ère du “nous” contre “eux ”

Nous vivons dans un monde où la dispute fait rage bien au-delà de l’espace purement sentimental. Des « clashs » sur les réseaux sociaux aux engueulades entre piétons et cyclistes sur les trottoirs des grandes villes, ou encore aux vitupérations des politiques à l’Assemblée nationale, qui prennent dorénavant modèle sur les saillies millimétrées des influenceurs sur TikTok, tout se passe comme si nous étions les contemporains d’un climat de zizanie généralisée, de querelle permanente – ce que le philosophe Bart Brandsma appelle la « polarisation ». Il désigne là une modalité nouvelle de la conflictualité qui n’oppose plus des groupes clairement identifiés et directement impliqués, mais qui traverse et électrise des pans entiers de la société autour du clivage aussi bien mental que social entre « nous » et « eux » : réacs contre progressistes, jeunes contre boomers, autochtones contre migrants, fascistes contre antifascistes… 

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