Entretien avec Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko
“Tous les matins, nous apprenons que quelqu’un est mort pour que nous restions en vie” : vivre et penser la guerre en Ukraine
Pavlo Aldoshyn est un acteur ukrainien qui a joué dans le film Sniper: The White Raven. Après l’invasion de son pays par la Russie, il s’est enrôlé dans les forces armées, où il est vraiment devenu tireur d’élite. © Sabiha Çimen / Magnum Photos
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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine « Comment bien se disputer ? », en kiosque le 26 mars 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est un livre important que publient Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko. En sillonnant depuis 2022 l’Ukraine en guerre, ces penseurs décrivent, dans un reportage philosophique intitulé La Vie à la lisière (Gallimard), comment le conflit bouleverse le rapport au temps, à l’espace, à autrui, à la nature. Et mettent au jour quelque chose d’universel.
Après l’invasion russe de 2022, vous vous êtes mis à sillonner l’est et le sud de l’Ukraine. Pourquoi ?
Tetyana Ogarkova : Nous avions envie de penser cette guerre, de montrer que les Ukrainiens étaient les sujets de cette connaissance d’eux-mêmes et du monde. C’était indispensable. En effet, du point de vue russe, nous ne sommes que des objets à soumettre ou à éradiquer. Du côté occidental, on nous a souvent cantonnés dans le rôle de simples témoins. On nous demande surtout de raconter ce que nous vivons, dans le langage de l’émotion. Notre projet est différent : analyser, à la première personne, la manière dont la guerre bouleverse notre vision du monde environnant, de l’espace, du temps, d’autrui, de la nature, de l’eau, du ciel. Et montrer ce que ces modifications apportent à la compréhension philosophique du réel.
Quelle grande vision philosophique se dégage de votre recherche ?
Volodymyr Yermolenko : La guerre impose un souci nouveau de la réalité. D’abord, parce que des choses qui nous paraissaient impossibles, comme une frappe sur un centre commercial bondé ou un train de voyageurs, se mettent soudain à exister. Cette réalité est une onde de choc qui vous projette en l’air comme des êtres sans défense. Ensuite, parce que le réel s’appauvrit considérablement. Des choses banales comme l’eau, le chauffage ou l’électricité, sans parler de notre capacité de visiter le vaste monde, peuvent commencer à manquer. La pluralité des mondes possibles, chère à Leibniz, est une idée pour temps de paix. Nous sommes réduits à ce que nous avons sous les yeux et n’avons aucun moyen d’y échapper. Mais si la réalité perd de son extension, elle gagne en intensité. En temps de guerre, tout devient plus acéré, plus présent. C’est une occasion pour reconsidérer notre rapport aux choses, dans une perspective phénoménologique.
Une métaphysique ukrainienne
Trouvez-vous des avantages à ce réalisme contraint ?
T. O. : Oui, car les Ukrainiens ont toujours été réalistes. Notre métaphysique est matérielle. Elle est liée à notre terre fertile, nos jardins, nos plantes, nos villages. Notre philosophie est née de la littérature, notre art abstrait de l’art populaire. Il y a quelque chose de botanique dans l’identité ukrainienne. Nos racines savent vivre sous terre – comme le rhizome décrit par Deleuze et Guattari –, attendre leur heure pour réapparaître, puis fleurir dans la diversité. Actuellement, nous vivons souvent sous terre, dans les abris. Et comme nous passons notre temps à chercher de la nourriture, en premier lieu du pain, notre rapport à la terre est plus vital que jamais. Nous prenons ses fruits à la terre et lui rendons les morts. La guerre nous a fait découvrir la géométrie de notre propre pays. Pas celle des cartes et des manuels, mais la connaissance physique de chaque pouce de terre, de chaque bosquet, de chaque berge de rivière. La culture russe, elle, a un problème avec le réel. Au nom de l’idéologie, d’un fantasme mystique, elle préfère la conquête de l’illimité, le nomadisme, l’expansion impériale, à l’ancrage dans le réel. Poutine, aujourd’hui, tente d’arrêter le temps et persuade ses citoyens qu’ils vivent encore à l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Et quand la réalité constitue un obstacle, la Russie lui fait la guerre. À tout prendre, nous préférons donc être du côté de la réalité. Et la défendre.