Le métier de vivre

Volodymyr Yermolenko : un penseur dans la guerre

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Volodymyr Yermolenko : un penseur dans la guerre

Volodymyr Yermolenko. © Danil Pavlov

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Cet article est issu du numéro 167 de Philosophie magazine « Est-ce qu’on travaille trop ? », en kiosque le 16 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La vie de ce philosophe ukrainien a basculé après l’invasion de son pays, il y a un an. Depuis, il sillonne l’Ukraine pour aider l’armée et les civils, et témoigne de ce qui s’y passe pour le monde extérieur, tout en réfléchissant au sens de l’impérialisme russe.

 


Dates clés
1980 Naît à Kyiv
2008 Obtient son doctorat en philosophie en Ukraine
2011 Obtient son doctorat en histoire des idées en France
2013 Participe à la révolution démocratique du Maïdan, à Kyiv
2015 Fonde le site d’informations UkraineWorld
2022 Préside le PEN Club ukrainien


Il y a tout juste un an, le 24 février 2022, Volodymyr Yermolenko, sa femme Tetyana et leurs trois filles sont brusquement réveillés à 5 heures du matin par des bruits d’explosion : l’armée russe bombarde une base militaire tout près de chez eux, dans la banlieue de Kyiv. Volodymyr doit se rendre à l’évidence : c’est la guerre. De nombreux habitants fuient la capitale. En ce qui le concerne, pas question de partir. Tout en sachant qu’en cas de victoire des forces russes, il sera l’un des premiers à se faire interpeller. À 42 ans, il est en effet l’un des intellectuels ukrainiens les plus en vue et les plus favorables à une Ukraine pleinement indépendante de Moscou.

Tout le destinait à une carrière purement universitaire. Son père dirigeait l’Institut de philosophie, sa mère enseignait aussi cette discipline. S’engager dans la même voie lui apparaissait, comme il nous le raconte, « totalement naturel ». Mais en entamant des études à l’Académie Mohyla de Kyiv, il commence déjà à élargir ses centres d’intérêt : « J’avais soif de quelque chose de plus empirique. » Fatigué d’une pensée trop abstraite, il se passionne pour l’histoire des arts et de la littérature, part étudier un an les relations internationales à Budapest, s’inscrit en thèse à Paris sur l’histoire des idées contre-révolutionnaires en France et en Russie. Il revendique la philosophie comme son « noyau dur » mais ne l’envisage pas isolée de tous les autres domaines et des affaires du monde. Il publie ainsi un essai sur Walter Benjamin, un ouvrage sur les « idéologies liquides » dans l’Europe contemporaine, tout en écrivant un roman sur Ulysse. Et il s’engage dans le journalisme avec une conviction : l’Ukraine, devenue indépendante en 1991, doit le rester. Il participe à la révolution du Maïdan en 2013-2014 et réalise des reportages, tout en transportant des pneus et en dressant des barricades. Depuis, il continue d’allier la réflexion philosophique et le journalisme. Il est désormais rédacteur en chef du site UkraineWorld, qui diffuse en plusieurs langues des entretiens et des informations sur son pays, et enregistre des podcasts, en anglais et en français.

Cette quête d’une vie à la fois contemplative et active rencontre de nouveau l’histoire avec l’agression russe l’an dernier. Le jour où nous lui parlons de nouveau, à la fin janvier 2023, il est toujours chez lui à Kyiv. Mais nous avons dû décaler l’heure de notre entretien, car, le matin même, un hélicoptère transportant le ministre de l’Intérieur ukrainien s’est écrasé sur une école maternelle, à deux pas de chez lui. « Notre vie est devenue beaucoup plus fragile depuis l’invasion russe, témoigne-t-il. Si cet hélicoptère était tombé 200 mètres plus loin, ma famille et moi ferions partie des victimes. » Aujourd’hui en Ukraine, la possibilité de la mort imminente est inscrite dans l’esprit de tous. La plupart des hommes sont au front, en train de se battre dans des conditions très difficiles. En tant que père de trois enfants, Volodymyr Yermolenko n’est pas pour l’instant mobilisable. « Mais, précise-t-il, tout peut changer du jour au lendemain. Beaucoup de parents de familles nombreuses sont déjà au front. Et si la guerre devient plus totale, tous les hommes devront partir combattre. » S’il n’a pas les armes à la main, le philosophe a vu son quotidien changer du tout au tout : « C’est comme si une seconde vie entrait dans la première et la bouleversait. » Les polémiques intellectuelles d’avant-guerre sur les réseaux sociaux lui paraissent désormais futiles : « L’expression de soi, si importante dans la civilisation actuelle, n’a plus beaucoup d’importance aujourd’hui. Seuls comptent l’efficacité et le résultat. »

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