Édito

Exhortation aux crocodiles : l’édito d’Alexandre Lacroix

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Exhortation aux crocodiles : l’édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian pour Philosophie Magazine

Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine « Comment bien se disputer ? », en kiosque le 26 mars 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Je déteste la dispute.

Je pense sincèrement que ceux qui pratiquent la dispute comme un sport quotidien sont des connards et des imbéciles.

Pardonnez mon langage.

Je voulais dire des fils de chacal, de torves lézards sortis du mauvais œuf qui n’ont pas saisi que la vie sur Terre n’était nullement un sport de combat, mais une chance, un don cosmique à la hauteur duquel nous ne pouvons nous placer qu’en effectuant le spectaculaire contre-don de notre amour universel, en apprenant à nous émerveiller devant la splendeur gracile du vol des passereaux, la fragile éclosion des bourgeons neufs au bout des branches encore engourdies par le gel, l’éclat bleu du ciel nettoyé par le vent frais au printemps.

Gâcher cette grâce qui nous a été accordée de voir jusqu’à l’horizon ou de pouvoir nager dans les yeux des êtres que nous aimons pour s’empoisonner l’existence par des conflits incessants, c’est comme sauter de l’Olympe pour se jeter volontairement dans l’égout. Contre les disputailleurs, qu’il s’agisse des vieux couples aux frustrations rances, des petits chefs qui ne mesurent leur pouvoir qu’aux humiliations qu’ils imposent à ceux qu’ils croient leurs subalternes ou des voisins dont la paranoïa fomente des complots à l’infini, j’ai envie de brandir le marteau de Nietzsche. Ce marteau qui est resté caché trop longtemps sous le tapis onctueux de nos mœurs policées. 

En même temps, je n’ai pas tout à fait terminé de méditer son étrange aphorisme 531 dans Humain, trop humain, bien caché lui aussi, fourré là par hasard comme une maxime de sagesse dans une papillote : « La vie de l’ennemi. – Qui vit de combattre un ennemi a intérêt à le laisser en vie. » Cette mise en garde s’adresse en priorité à ceux à qui la haine donne une raison de se lever le matin, qu’il s’agisse d’un simple désir de vengeance dirigé contre telle personne ou d’une émotion plus collective, comme le racisme ou la détestation du camp d’en face en politique. Notre monde ne cesserait-il pas d’être lui-même, ne verrait-il pas son mystérieux équilibre brisé si, tout à coup, il n’y avait plus ni moustiques ni ronces ? Ceux qui disputent sans arrêt ne donnent-ils pas, sans le savoir, toute leur saveur au calme et à la bonne entente ? Et le marteau, dans le plus profond de son cœur de fonte, ne nourrit-il pas une passion secrète pour le clou ?

Si vous aimez la dispute, s’il vous plaît, ne me tenez pas trop rigueur du début de cette exhortation, je me suis emporté à peu de frais, j’en conviens, et vous présente mes excuses. Je vous laisse poursuivre votre chemin, comme je m’en vais continuer ma route. À moins que vous ne vouliez m’accompagner un peu pour que nous nous tenions mutuellement compagnie ?

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Nihilisme