Exposition
“Dana Lixenberg. American Images”, à la Maison européenne de la photographie : visages des États-Unis
Dana Lixenberg, Tupac Shakur, 1993. © Dana Lixenberg Courtesy of the artist and Grimm Amsterdam | London |New York
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine « Comment bien se disputer ? », en kiosque le 26 mars 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La Maison européenne de la photographie consacre une rétrospective à Dana Lixenberg, reconnue pour ses portraits de personnalités en grand format, mais l’artiste ne s’arrête pas aux célébrités et photographie avec la même attention les déshérités et les marginaux, faisant du visage une invitation éthique dans les pas de Levinas.
Elle a immortalisé le rappeur Tupac Shakur, pensif, regard en coin et bandeau sur le front, dans un cliché devenu iconique (photo). La Maison européenne de la photographie consacre une rétrospective à Dana Lixenberg, reconnue pour ses portraits de personnalités en grand format comme Iggy Pop, Ivana Trump, Prince, Noam Chomsky ou encore Toni Morrison… Mais l’artiste ne s’arrête pas aux célébrités : munie d’une chambre grand format, qui suppose de ménager du temps pour des prises de vue composées avec soin, elle photographie avec la même attention les déshérités et les marginaux. « Photographier est comme une danse lente », affirme-t-elle, et ses images témoignent de cette relation nouée avec ses interlocuteurs, qu’elle nomme la « confiance délicate ». Celle-ci s’établit par une approche répétée, une fidélité à ses sujets qui excède la simple commande. Ainsi, la série originellement réalisée pour un magazine américain auprès des résidents de Haven House, un foyer accueillant des personnes sans logement dans l’Indiana, est-elle devenue un projet personnel qui défait les clichés sur la pauvreté et échappe au pathos. De même, elle poursuit un reportage au long cours, commencé à Los Angeles après les émeutes de 1992. À Imperial Courts, un quartier où se sont concentrées les tensions, elle réalise des portraits des habitants en noir et blanc. Ce projet a donné lieu en 2015 à une installation vidéo, projetée dans l’exposition sur trois écrans. Elle dure un peu plus d’une heure et documente le quotidien de cet ensemble de logements sociaux, mais sans les stéréotypes – dans sa monotonie plutôt qu’à travers ses conflits. « Le visage parle. La manifestation du visage est déjà discours », écrit Emmanuel Levinas dans Totalité et Infini (1991), faisant du visage offert dans sa « nudité » une invitation éthique à considérer l’altérité en l’autre et une ouverture sur l’infini. C’est ce que semble chercher aussi Dana Lixenberg dans ses poses patientes et étudiées, qui offre à ses sujets respect et reconnaissance. « La présence en face d’un visage, mon orientation vers Autrui ne peut perdre l’avidité du regard qu’en se muant en générosité, incapable d’aborder l’autre les mains vides », relève autrement le philosophe. Quand paraît l’ouvrage Imperial Courts 1993-2015, son autrice réserve ainsi 500 exemplaires d’une édition spéciale aux habitants du quartier. Où « l’avidité du regard » se transmue effectivement en générosité !