Exposition
“Moriyama-Tōmatsu : Tokyo”, urbain révélateur
DM9 - Daido Moriyama. “Sans titre”, série “Searching Journeys #8”, 1971, tirage gélatino-argentique. © Daido Moriyama Photo Foundation. Courtesy of Akio Nagasawa Gallery
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Cet article est issu du numéro 151 de Philosophie magazine « L’étrange gravité du sexe », en kiosque le 08 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La Maison européenne de la photographie (à Paris) présente jusqu'au mois d'octobre le travail de deux photographes japonais, Daidō Moriyama et Shōmei Tōmatsu. Les deux artistes dressent une cartographie labyrinthique de Tokyo, à rebours de tous les clichés.
« Dans cette humanité grotesque, scandaleuse et d’une extrême contingence, qui suis-je exactement ? » Voici la question posée par Daidō Moriyama, auquel la Maison européenne de la photographie consacre une exposition. Les clichés de l’artiste japonais y côtoient ceux de son confrère Shōmei Tōmatsu, mort en 2012. Un même sujet réunit les deux photographes : Tokyo, que parcourent ces deux enfants des années 1930, devenus professionnels dans l’après-guerre. Les tirages majoritairement en noir et blanc tracent une cartographie éclatée de la capitale, par fragments et obsessions : un objet abandonné, un coin de panorama, le détail d’une silhouette, parfois flous. Tous deux y ont consacré des ouvrages, dont les titres manifestent le caractère énigmatique de la ville, qu’il faut recomposer selon une géographie équivoque, toujours à la fois objective et mentale : Tokyo Mandala pour Tōmatsu, Labyrinthe pour Moriyama. Le plan de la ville qui ressort de cette exposition est un plan immanent, attentif à saisir des instantanés plutôt qu’une vérité transcendante. « La photographie est un acte répété d’auto-affirmation », poursuit Daidō Moriyama, un art de la présence qui permet de se situer dans l’espace et le temps, et de tirer de la somme de ces perceptions une identité composite. « La photographie n’est pas un moyen de créer une œuvre d’art splendide et unique, mais le seul médium qui permette de restituer la réalité dans toute sa pureté, lorsque je me retrouve confronté au monde segmenté, dont les fragments sont tellement nombreux qu’on ne peut jamais les capturer complètement. » Tokyo, visiblement chaotique et dépourvue d’unité architecturale, se prête particulièrement à ce panorama morcelé. Mais elle tient par-delà cette hétérogénéité. Comment ? Selon le géographe et philosophe Augustin Berque, spécialiste de l’urbanité japonaise, « c’est dans l’unité du champ mythique que s’enracinent les connexions de divers ordres qui, d’un lieu à l’autre, assurent la cohésion d’ensemble de l’espace nippon ». Ce qu’il appelle autrement « l’unité du paysage mental, ou de la sémiosphère ». Un horizon culturel étranger auquel la photographie nous donne accès, en nous dotant d’un autre œil.