Théâtre

Les “Aveux” d'Augustin prennent corps, à Chaillot

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Les “Aveux” d'Augustin prennent corps, à Chaillot

Stanislas Roquette interprétant Les Confessions d'Augustin au Théâtre national de Chaillot © Cyril Bonnefoy

Le comédien Stanislas Roquette incarne avec brio la pensée vive déployée dans “Les Confessions” d'Augustin, au Théâtre de Chaillot. Avec la complicité du metteur en scène et philosophe Denis Guénoun, il donne chaleur et corps à cette réflexion philosophique sur le temps, entrée dans l'histoire de la littérature et de la pensée.

«Si personne ne me demande, je sais. Si on me le demande et que je veux l’expliquer, je ne sais plus.» Ce paradoxe fameux, entré dans l’histoire de la pensée et de la littérature, Augustin le profère lorsqu’il s’interroge au livre XI de ses Confessions, au plus profond de lui-même: que bien être le temps ?

Dans ses Confessions – un modèle pour toutes les autobiographies à venir, de Montaigne à Rousseau – Augustin l'Africain, évêque d'Hippone dans l’actuelle Algérie, au IVe siècle, s’inquiète très intimement de ce phénomène si familier et pourtant si étranger : le temps, pris dans un mouvement qui périme le présent à l’instant où il advient, issu d’un venir qui vient au devant et d’un passé qui l’aspire.

Dans une adresse franche à Dieu, inspirant tant de philosophes après elle, de Kant à Derrida, qui pourrait au fond n’être pas religieuse, Augustin élabore une pensée dynamique, agitée, secouée de doutes et de soubresauts, qui mime le mouvement du temps et suit celui de l’esprit. Ce temps présent est aussi celui de la représentation.

Denis Guénoun et Stanislas Roquette, le metteur en scène et l’interprète de ce puissant spectacle, l’ont bien compris, eux qui travaillent ces méandres de pensée, ravivant une réflexion habitée, taraudée entre l’intériorité du sentiment et l’extériorité du phénomène, sans jamais lever un œil au ciel. Car c’est au public que l'interprète s’adresse, et à soi.
 


 

Porté par la puissante traduction du poète Frédéric Boyer, limpide et sans ambages, réintitulée Les Aveux (P.O.L, 2008), Stanislas Roquette, sous l’œil informé et bienveillant du philosophe Denis Guénoun, donne la chaleur d’un corps à ces spéculations, dont le traducteur rappelle qu'elles instituent « une pratique d’écriture sur soi qui est transformatrice ».

Ces errements de pensée, en butte à des sentiments contraires et à des apories vécues commes des drames, prennent une tournure spéculative à la ténacité comique, digne de Devos. Car Augustin n’abandonne rien de sa rigueur et de son entêtement dans la difficulté. Il poursuit sans relâche la même interrogation :

« Qu’est-ce donc que le temps ? […] Je suis sûr de savoir que si rien ne passait, il n’y aurait pas de temps passé, et que si rien n’advenait, il n’y aurait pas de temps futur, et qui si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent. Ces deux temps, passé et futur, comment sont-ils puisque le passé n’est plus et que le futur n’est pas encore ? Et le présent, s’il était toujours présent, s’il ne passait pas dans le passé, il ne serait plus un temps mais l’éternité. Si le présent, pour être un temps, doit passer dans le passé, comment dire qu’il est puisqu’il est de n’être plus ? »

Alors? Alors Augustin, à force de persévérance, parvient à une conclusion philosophique: avenir, présent, passé, dans cet ordre, ne sont que le présent de l’avenir, soit l’attente, le présent du présent, soit l’attention ou l’observation, et le présent du passé, soit la mémoire. Futur, présent, passé, recouvrent ainsi trois modalités du présent, entre lesquelles sont tendues toutes les forces vives de l’esprit.

Manifestement fait pour être dit sur le vif, ce texte canonique gagne dans le présent de la représentation une dimension plus vertigineuse et infinie encore : dans quel présent et dans quel espace le corps du comédien se remémore-t-il le texte qu’il sait être à venir? Quelle est cette modalité du temps qui tire de la mémoire l’attente de l’avenir, au présent? Nulle spéculation ne répondra mieux à ces énigmes intimes et universelles que la vigueur et la joie d'une représentation. Sur le plateau du Théâtre de Chaillot, la trinité Denis Guénoun, Stanislas Roquette et Frédéric Boyer fait des miracles.

 

 

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