Yasmina Reza et Denis Guénoun. Le pouvoir en scène
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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Peut-on philosopher sur un plateau ? Comment mettre de la pensée en scène ? De la supériorité du comique sur le tragique à l’impuissance de la philosophie lorsqu’elle quitte toute attache avec la vie, Yasmina Reza et Denis Guénoun devisent sur la possibilité d’un « théâtre des idées », selon l’expression d’Antoine Vitez.
Comédienne et écrivain à succès, Yasmina Reza publie à la rentrée, aux éditions Flammarion, un portrait existentiel de Nicolas Sarkozy qu’elle a suivi lors de la campagne présidentielle. Auteur de nombreuses pièces de théâtre dont Art (Albin Michel, 1994), Une pièce espagnole (2004) ou Le Dieu du carnage (2007), elle préfère l’individu singulier, concret et contradictoire du théâtre, à l’homme abstrait et conceptuel de la philosophie. Professeur de littérature française à Paris-IV-La Sorbonne, Denis Guénoun est également philosophe (Le théâtre est-il nécessaire ?, Circé, 2000) et dramaturge (Lettre au directeur du théâtre, Cahiers de l’égaré, 1996). Cet ancien comédien et metteur en scène voit dans l’art de Yasmina Reza une « invitation philosophique », une occasion de dépasser le nihilisme qui a longtemps dominé la philosophie (Avez-vous lu Reza ? Albin Michel, 2005). Ces deux auteurs se sont rencontrés l’automne dernier à Paris, à l’occasion de la présentation de la pièce de Yasmina Reza* Dans la luge d’Arthur Schopenhauer.
Yasmina Reza : Je crois qu’il n’y a pas de théâtre possible sans contradiction. La manière que j’ai de penser ou de faire penser sur scène s’incarne dans le corps d’hommes et de femmes qui, en s’exprimant, déroulent aussi leurs contradictions. Il m’est impossible de mettre en scène des personnages sans atermoiements, sans noir et blanc, sans mauvaise foi ni zones d’ombres. Le théâtre est le contraire même de la théorie. Ce n’est pas « l’homme en général » qui est représenté sur un plateau. Il est d’ailleurs difficile et périlleux de transposer un système philosophique au sein d’une pièce de théâtre. Et il me semble que tous ceux qui s’y sont risqués ont échoué.
Denis Guénoun : La force de pensée du théâtre ne peut pas tenir à la mise en voix d’énoncés philosophiques sur la scène. Si l’on pose une toile de maître sur le plateau d’un théâtre, elle devient souvent lointaine et impuissante, alors que des décors grossièrement peints peuvent capter ou surprendre le regard. Il ne suffit pas de convoquer sur scène des penseurs pour que les spectateurs philosophent. Au contraire, toute une tradition comique a présenté des philosophes pour les ridiculiser : Les Nuées d’Aristophane, à qui Platon attribuait une certaine responsabilité dans la condamnation ultérieure de Socrate ; Les Femmes savantes de Molière, qui sont une charge contre la philosophie, ou encore Emmanuel Kant, superbe pièce de Thomas Bernhard où le penseur de Königsberg, qui n’est jamais sorti de sa ville, prend un bateau pour l’Amérique. De leur côté, les philosophes ont plutôt privilégié le regard sur la tragédie. C’est un lieu commun de penser que la dignité de la philosophie résiderait dans la méditation sur le tragique. En sortant de ce chassé-croisé, il me semble qu’on peut dénicher une bizarre « intrigue », comme aurait dit Lévinas, entre comédie et philosophie. Une autre façon de penser. Brecht ruminait quelque chose comme cela. On peut même trouver des traces d’une telle intuition dans Hegel – celui de l’Esthétique, plutôt que de la Phénoménologie de l’esprit. Et il me semble que, côté théâtre, après Molière ou Pirandello, Yasmina Reza prend place à sa façon dans cette histoire.