Dossier/“Comment bien se disputer ?”

Voltaire contre Rousseau, Sartre contre Merleau-Ponty… Quand les philosophes se cherchent querelle

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Voltaire contre Rousseau, Sartre contre Merleau-Ponty… Quand les philosophes se cherchent querelle

Saint Pierre et Saint Paul, de Daniele Crespi (1598-1630), Pinacoteca Nazionale di Brera, Milan. © AME/opale photo

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Cet article est issu du numéro 198 de Philosophie magazine « Comment bien se disputer ? », en kiosque le 26 mars 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le moteur de la philosophie, c’est peut-être le différend. Nicolas Tenaillon, professeur en classes préparatoires et auteur de L’Art d’avoir toujours raison (sans peine) (Philosophie magazine Éditeur, 2016), analyse comment les penseurs fourbissent leurs arguments à travers trois grandes querelles emblématiques.

La querelle des Anciens et des Modernes / Boileau contre Perrault

Commençons par la plus célèbre querelle de la fin du XVIIe siècle, querelle littéraire qui opposa les « Anciens » (ou « Antiques ») et les « Modernes ». L’objet du débat ? L’imitation. Faut-il imiter les Anciens parce qu’ils restent des modèles inégalables ou bien doit-on s’en affranchir pour mieux louer le sublime du règne de Louis XIV ? Les prémices de la querelle se font sentir chez le libertin Charles Saint-Évremond qui dénonce dans Sur les poèmes des Anciens (1685) « cet esprit de fables et de faux mystères » si caractéristique d’Homère ou de Virgile, auquel il oppose « le génie de notre siècle », celui des recherches de Galilée, où les cieux ne sont plus « la demeure éternelle de tant de divinités » mais, désormais, un « espace immense et fluide ». C’est toutefois Charles Perrault, l’auteur des contes, qui met le feu aux poudres le 27 janvier 1687 en lisant à l’Académie, dont il est un membre éminent, le poème Le Siècle de Louis le Grand. Il y affirme que : « Platon, qui fut divin du temps de nos aïeux / Commence à devenir quelquefois ennuyeux » et ose comparer, pour le lui préférer, « le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste ». Scandale ! La Fontaine, partisan des Anciens, rétorque dans son Épître à Huet : « Et, faute d’admirer les Grecs et les Romains, / On s’égare en voulant tenir d’autres chemins. » Diplomate, il précise cependant : « Mon imitation n’est point un esclavage. » Plus mordant, Racine renchérit : « Il faut bien que ceux qui ne peuvent atteindre les anciens les décrient. » 

Pour Boileau, il faut guider le goût des lecteurs, car “le public est parfois un juge trop indulgent”

Les choses s’enveniment lorsque Boileau théoricien de l’art poétique, imité du poète latin Horace, s’en prend à Perrault : « Un auteur négligé croit toujours écrire mieux que Virgile. » C’est désormais entre les deux hommes que se concentre le débat d’idées. Il s’étale sur dix années. Entre 1688 et 1697, Perrault fait paraître pas moins de quatre volumes sur le Parallèle des Anciens et des Modernes pour démontrer la supériorité de ces derniers dans tous les domaines : littérature, astronomie, guerre, géographie, navigation, etc., tandis que Boileau lui répond dans ses Réflexions sur Longin (1694), le penseur latin du sublime. Leurs arguments ? Parmi ceux avancés par Perrault, retenons celui du progrès car les Modernes ont su tirer profit des découvertes des Anciens, lesquels ne sont pas irréprochables s’il est vrai que « l’admiration qu’on a pour les Anciens vient souvent de ce qu’on ne les examine point » (tome I) : loin de décliner, le génie humain s’épanouit davantage sous le règne de Louis XIV. Et ce, d’autant plus que « la religion chrétienne a élevé les mœurs, et par conséquent les ouvrages de l’esprit » (tome II). Enfin, le goût du public pour les Anciens se périme, ce qui prouve que « les règles ne sont bonnes qu’autant qu’elles plaisent » (tome III). Ce à quoi Boileau répond que si les Anciens sont si respectables, c’est parce qu’ils sont inoubliables : « Les anciens, dit-on, sont anciens, c’est assez. » Ils ont atteint l’excellence dans la description des hommes : « Homère a peint les mœurs, et Virgile les a polies. » Quant au goût des lecteurs, il faut le guider, car « le public est parfois un juge trop indulgent » (Satires, 1872, « Satire IX »).

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