Le poids des mots, le choc des idées
Rousseau–Voltaire : l’histoire d’une querelle légendaire
Jean-Jacques Rousseau. Gravure par R. Hart d’après Maurice-Quentin de La Tour, v. 1830-39. © Wellcome Collection — François Marie Arouet, dit Voltaire. Gravure par Augustin de Saint-Aubin d’après Jean-Baptiste II Lemoyne. © National Gallery of Art
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Pendant plus de vingt ans, Voltaire et Rousseau ont échangé lettres assassines, bons mots et coups bas, à tel point que leur querelle est devenue l’une des plus célèbres de l’histoire de la philosophie. Retour sur les explications philosophiques (et personnelles) de ce conflit !
Rousseau admirateur de Voltaire
C’est au milieu du XVIIIe siècle que les chemins de Rousseau et Voltaire sont amenés à se croiser pour la première fois. Pourtant, les deux hommes ont peu en commun à cette époque. Voltaire (1694–1778) est alors un écrivain au faîte de sa gloire. Il vient d’être désigné par le roi pour composer l’opéra (La Princesse de Navarre) qui sera joué à l’occasion du mariage du Dauphin. Une consécration, qui confirme qu’il mène une carrière brillante. Remarqué dès ses 19 ans dans les salons parisiens pour sa répartie, Voltaire a connu un triomphe avec sa première pièce, Œdipe (1718), tout comme son poème épique La Henriade (1723). Quant à Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), il est dans les années 1740 un simple artiste de cour, récemment arrivé à Paris pour tenter sa chance. Il a un itinéraire plus sinueux en comparaison. Né dix-huit ans après Voltaire à Genève, il a été abandonné par son père horloger, avant d’être recueilli par Madame de Warens – une aristocrate catholique qui lui a donné goût à la littérature, en particulier aux textes de Voltaire.
Mais voilà qu’en 1745, Rousseau est désigné par le duc de Richelieu pour réfléchir avec Voltaire à une version abrégée de son opéra La Princesse de Navarre. Il faut s’imaginer l’exaltation du penseur genevois, quand celui-ci apprend qu’il va enfin pouvoir collaborer avec son principal inspirateur. Il s’empresse d’adresser une lettre à Voltaire pour lui avouer sans détour son admiration : « Il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards. » La réponse de l’intéressé, tout juste nommé historiographe du roi, se fait attendre. Il laisse à Rousseau le soin de faire tout le travail sur l’opéra et lui envoie tardivement un billet lapidaire : « Je compte avoir bientôt l’honneur de vous faire mes remerciements. » Une promesse que Voltaire n’a semble-t-il pas tenu…