“Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire” : l'assiette partagée de Joëlle Zask

Une recension de Martin Duru, publié le

C’est un (bon) plat mitonné que l’on sert au repas. C’est un fruit ou des victuailles que l’on tend à qui a faim. Nourrir autrui : cet acte semble si banal que l’on oublie d’en interroger le sens. Tel est le sujet dont s’empare Joëlle Zask, qui s’est fait connaître d’un public élargi avec son ouvrage sur les mégafeux (Quand la forêt brûle, 2019). Pour la philosophe, donner à manger à qui en éprouve le besoin est le « premier devoir », un impératif éthique indépassable. Mais ce n’est pas qu’une histoire de ventre à remplir. Il convient de distinguer ce qui a trait aux « aliments » et ce qui relève de la « nourriture » : si les aliments ingérés maintiennent en vie un organisme, quitte à nuire à sa santé, la nourriture est ce qui permet de « faire grandir » un individu, aussi bien physiquement (pour un enfant) que spirituellement (pour tout le monde). Le geste de donner à manger est pleinement social : dans un rapport fait d’attention et d’échanges, le donateur et le donataire interagissent, apprennent à se connaître mutuellement. Il s’agit d’une authentique « expérience », terme clé que Zask reprend à John Dewey, figure du pragmatisme américain : une expérience est un processus qui me forge, me transforme. Nourrir, c’est donc éduquer au-delà du seul goût ; c’est favoriser le développement et « l’indépendance » de qui mange avec soi.

La première pierre de l'édifice social

Dans cet ouvrage accessible et vivant, Zask dessine les contours d’un « art de bien donner à manger », un art qui ne se limite pas à un programme diététique – à choisir les aliments en fonction du Nutri-Score. Bien donner à manger aux enfants, par exemple, c’est les faire participer activement aux repas, là où nos cantines en self-service robotisent et désincarnent ce moment. Bien donner à manger aux aînés dépendants – chapitre poignant –, ce serait les guider et les accompagner discrètement dans cet acte devenu parfois pénible. Loin d’être une question anecdotique, la nourriture et la manière de la dispenser constituent « la première pièce de l’édifice social », d’où la nécessité de remettre du lien et du sens dans l’assiette.

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