Hors-série “Vivre et penser comme un arbre”
Joëlle Zask face au temps des mégafeux
Incendie près de Big Fall Creek Road, à Lowell, dans l’Oregon (États-Unis), en 2017. © Marcus Kauffman/Unsplash
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 53 de Philosophie magazine « Vivre et penser comme un arbre », en kiosque le 12 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Aux États-Unis, en Grèce, en Australie, en Sibérie et même dans le Var… Partout dans le monde, les « mégafeux » se multiplient. Ces incendies incontrôlables résultent de la conjonction du réchauffement climatique qui assèche les sols mais également de la disparition des « techniques de feu » dans les sociétés occidentales : il y a de bons et de mauvais feux, rappelle la philosophe Joëlle Zask.
Nous vivons désormais à l’époque des « mégafeux » auxquels vous avez consacré un livre : comment les définissez-vous ?
Joëlle Zask : L’historien Stephen Pyne a distingué trois régimes de feu : les feux naturels, provoqués notamment par un éclair, par temps d’orage sec, puis les feux « aborigènes », c’est-à-dire les feux allumés intentionnellement par des humains et ce, depuis Homo erectus, il y a 2 millions d’années, et enfin les feux « industriels » qui consistent en la combustion de matières fossiles. Le « mégafeu » serait un quatrième régime de feu. Il n’y a pas encore de consensus sur sa définition et le terme même de mégafeu peut être remplacé par d’autres expressions : feu extrême, feu géant, « the beast, very big fire », etc. On peut tout de même rassembler des éléments de définition récurrents. Le premier, c’est qu’un mégafeu est hors norme en ce qui concerne son étendue, sa vitesse de propagation, son intensité. On sait par exemple qu’un Canadair est prévu pour « fixer » des feux atteignant 10 000 kW par mètre, alors que les mégafeux, par exemple ceux d’Australie en 2019, ont atteint 80 000 kW par mètre. C’est un premier élément. Le deuxième est lié : les mégafeux sont profondément destructeurs : les racines et les souches sont brûlées, tout est consumé, le sol même est brûlé. Impossible, donc, de dire qu’ils sont bons pour la nature et font partie des cycles naturels. Au contraire les dégâts qu’ils provoquent sont, en tout cas à l’échelle de la vie humaine, souvent irréversibles. Et ce d’autant plus qu’ils contribuent très significativement au dérèglement climatique, ne serait-ce qu’à cause des tonnes de gaz à effet de serre qu’ils émettent, entre autres catastrophes. Finalement, tout cela explique qu’ils soient absolument incontrôlables : aucune technologie n’a le pouvoir de les juguler. Les « soldats du feu » ont beau être courageux et bien équipés, ils n’en sont pas moins impuissants face à un mégafeu qui ne peut mourir que de causes naturelles.