L’extrait
Héloïse : fille de joie plutôt qu’épouse
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Forte d’une formation exceptionnelle pour l’époque, Héloïse impressionne par son intelligence et par son savoir. Abélard, un des philosophes les plus renommés de son temps, tombe sous son charme. Entre eux se noue une passion aussi charnelle que spirituelle. Les lettres qui en témoignent dessinent les contours d’un amour libre, qui fait fi du mariage. Un extrait qui complète le portrait de l’abbesse que brossent Octave Larmagnac-Matheron et Sven Ortoli dans La Puissance des femmes. Une autre histoire de la philosophie (Philosophie magazine Éditeur, 2020).
« C’est toi seul que je désirais, non ce qui t’appartenait ou ce que tu représentes. Je n’attendais ni mariage, ni avantages matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés, mais je n’ai cherché, tu le sais bien, qu’à satisfaire les tiennes. Le nom d'épouse paraît plus sacré et plus fort ; pourtant celui d’amie m’a toujours été plus doux. J’aurais aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu'en m’humiliant davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie. Tu ne l’as pas complètement oublié.
Dans cette lettre de consolation à ton ami, tu as bien voulu exposer toi-même quelques-unes des raisons que j’invoquais pour te détourner de cette malheureuse union. Pourtant, tu as passé sous silence la plupart de celles qui me faisaient préférer l’amour au mariage, et la liberté au lien. J’en prends Dieu à témoin : Auguste même, le maître du monde, eût-il daigné demander ma main et m’assurer à jamais l’empire de l’univers, j’aurais trouvé plus doux et plus noble de conserver le nom de courtisane auprès de toi que de prendre celui d’impératrice avec lui ! La vraie grandeur humaine ne provient ni de la richesse ni de la gloire : celle-là est l’effet du hasard ; celle-ci, de la vertu.
La femme qui préfère épouser un riche plutôt qu’un pauvre se vend à lui et aime en son mari plus ses biens que lui-même. Celle qu’une telle convoitise pousse au mariage mérite un paiement plus que de rameur. Elle s’attache moins, en effet, à un être humain qu’à des choses ; si l’occasion s’en présentait, elle se prostituerait certainement à un plus riche encore. Telle est, selon toute évidence, la pensée de la sage Aspasie, dans la conversation que rapporte Eschine, disciple de Socrate : ayant tenté de réconcilier Xénophon et sa femme, elle achève son discours en ces termes :
“Si vous parvenez à devenir l’un et l’autre l’homme le plus vertueux, la femme la plus aimable du monde, vous aurez désormais pour seule ambition, ne connaîtrez d’autre vertueux désir, que d’être le mari de la meilleure des femmes, la femme du meilleur des maris.” Pieuse opinion et mieux que philosophique, dictée par une haute sagesse plus que par des théories ! Pieuse erreur, bienheureux mensonge, entre époux, que celui où une affection parfaite croit garder le bien conjugal par la pudeur de l’âme plus que par la continence des corps. »
Héloïse, lettre à Abélard, in : Lettres d’Abélard et d’Héloïse, trad. Victor Cousin, Garnier Frères, 1875, Tome 1, p. 77